Les femmes, la santé et le développement

Date : 12 December 2011

Discours de Michelle Bachelet, Directrice exécutive d'ONU Femmes, lors de la conférence « Les femmes, la santé et le développement » organisée à Asunción, au Paraguay, le 12 décembre 2011.

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Bonjour à tous,

C'est un grand plaisir pour moi de venir au Paraguay en ma capacité de Directrice exécutive d'ONU Femmes, et d'avoir l'occasion de discuter avec vous d'une question d'importance particulière : la relation entre la santé, les femmes et le développement.

Je souhaite remercier le gouvernement paraguayen de m'avoir adressé cette invitation par l'intermédiaire du Dr. Esperanza Martínez, ministre de la Santé, qui s'est montrée intéressée par un tel dialogue, à l'instar d'autres femmes ministres.

Et c'est très agréable de savoir que ma première activité au Paraguay consiste précisément à parler d'une question qui est largement passée sous silence : la santé, les femmes et le développement.

Je souhaiterais également remercier les ministres Esperanza Martínez, Gloria Rubín, Lilian Soto et Liz Torres, qui ont toutes accepté de consacrer un peu de leur temps précieux, dans le cadre de leur programme de travail extrêmement chargé, pour appuyer cette initiative en assistant à cette manifestation et en y travaillant.

Il n'y a encore que quelques années, la relation entre la santé, les femmes et le développement était invisible.

La santé était uniquement considérée comme un facteur de dépenses, et les contributions faites par les femmes au développement humain étaient tout simplement passées sous silence.

Toutefois, les données présentées, la pression des mouvements sociaux, les accords internationaux et l'engagement exprimé par de nombreux gouvernements, entre autres, ont fait que la santé a cessé d'être seulement considérée comme un facteur de dépenses, mais plutôt pour ce qu'elle est réellement : un investissement qui améliore la productivité et favorise le développement des sociétés.

On peut toutefois observer - et cela apparaît de manière évidente dans de nombreux pays du monde - que la santé des femmes est une question qui a pris beaucoup de retard, tant au niveau du traitement des maladies que de la prévention et de l'attention professionnelle. La santé des femmes, et par voie de conséquence celle des garçons et des filles, est un facteur crucial et une stratégie qui est au cœur du développement humain.

C'est à la lumière de tout ceci que nous, à ONU Femmes, déployons tous les efforts possibles en vue d'assurer que les débats mondiaux, régionaux et nationaux mettent l'accent sur les liens qui existent entre l'inégalité entre les sexes et le développement humain et à cause desquels les femmes demeurent invariablement à la traîne, y compris celles qui sont pauvres et autochtones.

Si nous sommes capables de reconnaître et de faire face aux inégalités subies par les femmes, nous saurons comment concevoir, investir et mettre en œuvre de la manière la plus appropriée les politiques et programmes politiques favorisant l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes, de manière à garantir leurs droits et à leur permettre d'exprimer tout leur potentiel au niveau du développement humain.

Chers amis,

La santé est un domaine primordial, dans lequel les femmes sont confrontées à des risques différents des hommes. Les femmes jouent un rôle essentiel tant dans les services sanitaires qu'au sein de leurs communautés et de leurs familles.

Bien que de nombreux aspects importants de la santé des femmes influent sur le développement, je souhaiterais me référer à deux d'entre eux en particulier, qui apparaissent fondamentaux et d'extrême urgence, non seulement au Paraguay mais aussi dans toute la région et même dans le monde : 1) la mortalité maternelle et la grossesse chez les adolescentes, et 2) l'accès à la santé sexuelle et en matière de procréation.

J'ai choisi ces exemples car les pays ont défini la santé maternelle comme une question qui est au cœur de leur ordre du jour au niveau du développement - un engagement adopté par 189 pays par le biais des objectifs du Millénaire pour le développement - et parce que l'OMD 5 est l'un des objectifs qui demeurent à la traîne aux niveaux mondial et régional.

Si les choses traînent, ce n'est pas faute de savoir quoi faire ou comment traiter les complications de santé telles que la grossesse ou sa prévention ; c'est que nous n'avons pas fait assez pour mettre fin à l'inégalité entre les sexes ou pour promouvoir une autonomisation des femmes significative en vue de garantir l'exercice de leurs droits fondamentaux, y compris les droits sexuels et en matière de procréation.

La mortalité maternelle est déterminée par une combinaison de facteurs biologiques, socioculturels, économiques et institutionnels, qui reflètent l'inégalité sociale qui touche les femmes. Ses causes comme ses conséquences prennent leur racine dans le cycle de pauvreté et de la marginalisation.

En vue de réduire avec succès le taux de mortalité maternelle de 75%, et de mettre en place l'accès universel aux services de santé sexuels et reproductifs, nous devons non seulement mettre l'accent sur l'aspect technique, mais aussi sur l'aspect politique.

Cette perspective globale appelle à des alliances en vertu desquelles les parties prenantes nationales et internationales s'engagent à augmenter les ressources en vue d'assurer le droit des femmes à ne pas mourir de causes qui auraient pu être évitées ; de renforcer les services de santé de manière à en garantir l'accès et la qualité ; et d'encourager la participation des femmes à la direction, tant au sein qu'à l'extérieur du secteur de la santé.

Les pays d'Amérique latine et des Caraïbes ont certes déployé des efforts significatifs et réalisé des progrès importants sur le plan de la réduction de la mortalité maternelle. Il n'en reste toutefois pas moins vrai qu'en 2008, 9.200 femmes sont mortes de causes associées à la grossesse, à l'accouchement et à la puerpéralité.

La mortalité maternelle pendant la période 1990-2088 a baissé de 140 à 85 pour 100.000 naissances d'enfants ; une réduction de 41% qui est équivalente à une réduction annuelle de 2,9%, ce qui est inférieur aux 5,5% requis en vue d'atteindre l'objectif établi par les OMD [1].

De plus, nous ne devons pas oublier que ces chiffres - selon lesquels l'Amérique latine et les Caraïbes ont presque 9 fois plus de chances de mourir que les femmes européennes de causes liées à la maternité - ne sont que des moyennes.

Nous sommes conscients que les insuffisances au niveau de santé sexuelle et en matière de procréation touche de manière disproportionnée des groupes spécifiques ou des sous-ensembles de femmes tels que les femmes jeunes, pauvres, autochtones et analphabètes qui vivent dans des régions rurales ou marginales. Les femmes autochtones du Mexique, du Guatemala, du Panama et du Paraguay affichent toutes des taux de mortalité maternelle trois fois supérieurs à ceux des habitantes de la campagne non autochtones.

Nous sommes préoccupés par les taux de grossesse des adolescentes dans la région, car ils sont les deuxièmes plus élevés du monde, après ceux de l'Afrique sub-saharienne.

Les études montrent que la première relation sexuelle est de nature non consentie chez un tiers des jeunes femmes, et qu'environ 40% des grossesses ne sont pas planifiées, un nombre significatif de celles-ci étant provoquées par un viol ou un inceste [2].

Nous savons également que le risque pour les jeunes femmes entre 15 et 19 ans de mourir pendant la grossesse et l'accouchement est deux fois plus important que pour les femmes de plus de 20 ans [3].

Nous avons assisté à d'importants progrès au niveau de l'accès aux services de santé sexuelle et en matière de procréation, trois quarts des femmes d'Amérique latine et deux tiers des femmes des Caraïbes utilisant des contraceptifs.

Toutefois, les contraceptifs ne sont toujours pas universellement disponibles : plus de 3 millions de femmes enceintes n'ont pas accès aux méthodes modernes de planification familiale, et environ 40% des femmes - dont une proportion supérieure de femmes jeunes, autochtones et rurales - voient leurs demandes de contraceptifs modernes non satisfaites.[4].

Dans le cas du Paraguay, nous avons observé une tendance à la réduction de la mortalité maternelle, avec une diminution du nombre d'accouchements de 164 à 100,8 pour 100.000 au cours de la période 2000 à 2010 [5] . On constate ici que la première cause de décès est l'avortement (27%), suivi des hémorragies et de la toxémie [6].

27% des décès concernent 20% des femmes les plus pauvres, dont des femmes autochtones. Le pourcentage de grossesses chez les adolescentes est d'au moins 10%. Malgré les efforts déployés à cet égard, les taux actuels de réductions ne sont pas suffisants pour atteindre les objectifs fixés par les objectifs du Millénaire pour le développement.

Nous avons noté une augmentation de l'utilisation des méthodes contraceptives modernes au Paraguay ces dernières années, celle-ci s'élevant à 79,4% dans le cas des femmes mariées ou ayant une relation, et à 32% chez les femmes célibataires. Les études nationales ont mis à jour le besoin d'intensifier les actions en vue d'assurer la proximité des services proposés aux adolescentes et adolescents et de promouvoir une éducation sexuelle globale.

J'ai eu des conversations avec mes camarades femmes ministres, et je fais preuve d'une confiance prudente, car l'expérience indique que l'élaboration de politiques publiques globales, basées sur des droits de l'homme qui conceptualisent la santé comme un élément important du développement social avec l'équité, peut potentiellement accélérer le processus.

Et c'est la question qui est précisément posée dans « Politiques publiques pour la qualité de la vie et la santé dans l'égalité », qui est en train d'être présentée ici au Paraguay, en vue d'accélérer le rythme du changement, dans un effort consistant à prévenir les décès évitables, à continuer à accroître l'investissement et l'engagement pour assurer la mise en œuvre des programmes tels que ceux qui ont été mis en exergue par l'administration actuelle, et à viser l'application universelle des soins de base en proposant des services gratuits et une politique nationale en matière de médecine.

Ces programmes anticipent clairement les déterminants sociaux de la santé, associés à l'inégalité entre les sexes, et rendent possible l'association des initiatives économiques, politiques et techniques afin de transformer les structures sociales et culturelles qui déterminent les inégalités sociales et entre les sexes et qui se manifestent, entre autres, par la mortalité maternelle.

Il est nécessaire d'améliorer le développement institutionnel des services de santé et d'augmenter le nombre des programmes de formation destinés au personnel professionnel et administratif.

A cet égard, il est extrêmement important d'assurer la continuité dans la mise en œuvre, le contrôle et l'évaluation des programmes de soins primaires actuellement gratuits, en veillant à ce que les ressources financières et humaines nécessaires soient en place.

Avec ses agences sœurs, le FNUAP, l'OPS (Organización Panamericana de la Salud) et l'UNICEF, ONU Femmes appuiera les initiatives nationales visant à améliorer la qualité des services en vue d'intégrer les démarches tenant compte des questions de genre et interculturelles aux services de soins primaires et à l'aide apportée aux victimes et rescapées des violences, en promouvant des services facilement accessibles pour les adolescents et les jeunes gens - ce qui est essentiel si l'on veut réduire les taux de grossesse des adolescentes, les avortements pratiqués dans des conditions dangereuses et l'infection au VIH - et en soutenant les initiatives liées au plaidoyer politique, en vue d'assurer que les installations en question bénéficient des infrastructures, équipements et fournitures nécessaires à des services de qualité, y compris les actions de sensibilisation et de formation du personnel de santé en vue de prévenir la discrimination [7].

Enfin, sur le plan individuel, nous voyons comment la subordination des femmes, leur niveau éducatif, leur faible niveau économique, sont autant de facteurs qui sont étroitement liés entre eux, se renforcent mutuellement et influent sur leur capacité à prendre des décisions sur leur propre santé.

Le travail mené à bien par notre agence pour servir la cause des femmes, en faisant avancer les politiques et programmes qui renforcent l'autonomie physique, économique et politique des femmes, est essentiel au niveau de l'autonomisation des femmes, de leur relation entre leur corps et leur sexualité, et des relations qu'elles entretiennent dans le cadre d'un couple, ce qui aura indubitablement un effet positif sur leur santé et leur participation civique.

Et cette question renvoie aux engagements internationaux pris par les Etats : la Convention sur l'élimination de toutes les formes de violence à l'égard des femmes (CEDAW), les autres traités relatifs aux droits de l'homme, le Programme d'action de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD), le Programme d'action de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes et la Déclaration du Millénaire, autant d'accords qui ont été signés par le Paraguay, et qui nous permettront d'aboutir à un consensus national qui nous donnera l'occasion de passer à l'action et de promouvoir les droits fondamentaux de toutes les femmes.

Et si des initiatives ont été prises dans la région pour renforcer ces progrès, nous devons continuer de travailler et de redoubler d'efforts, ainsi que de former et d'autonomiser les femmes dans notre région, afin qu'elles puissent revendiquer et exercer leurs droits. Chaque femme doit être capable de prendre ses propres décisions par rapport à la santé sexuelle et en matière de reproduction, et se voir offrir les informations adéquates, sans contrainte, discrimination ni violence.

Nous pouvons observer les progrès réalisés au Paraguay dans le domaine du financement budgétaire, ainsi que de la conception et de la mise en application des politiques publiques visant à honorer ces engagements. Ces progrès porteront leurs fruits, améliorant l'accès aux services de santé et réduisant la mortalité maternelle. Toutefois, étant donnée l'envergure du problème, il convient, pour faire des avancées plus rapides, que toutes les parties prenantes passent un pacte au niveau national, et bénéficient de l'appui de la communauté internationale et des pays donateurs.

Nous parlons ici de garantir l'exercice des responsabilités civiques des femmes et de renforcer la démocratie ; il est par conséquent salutaire de coordonner les initiatives déployées par toutes les femmes et tous les hommes.

Davantage de femmes doivent participer activement à la vie politique, aux organisations sociales, au travail parlementaire et au niveau municipal, en vue d'assurer que ces questions sont prises en compte, rendues visibles et discutées, et que les citoyens - hommes et femmes - puissent demander aux autorités de traiter de ces questions en tant qu'élément essentiel du développement du pays.

Pour terminer, vous pouvez être assurés qu'à ONU Femmes, nous travaillons de manière acharnée et avec conviction. Nous le faisons en favorisant une plus grande participation des femmes à la prise de décisions, dans des contextes où elles sont sur un pied d'égalité avec les hommes, afin de veiller à ce que les problèmes et les solutions soient traités de manière impartiale, qu'on soit femme ou homme.

Nous travaillerons à rechercher des alliances, en mettant en place des programmes et projets améliorés, en défendant au plus haut niveau la demande urgente et juste d'égalité des droits et des chances entre les femmes et les hommes.

Un pays ne saurait mieux investir pour développer la démocratie, la justice et la croissance économique que dans les filles et les femmes.

Merci de votre attention.


[1] OMS, UNICEF, FNUAP, Banque mondiale (2010). Tendances en matière de mortalité maternelle: 1990 à 2008. Pages 40 et 41.

[2] OMS. Etude à venir sur 12 pays.

[3] Groupe de travail régional pour réduire la mortalité maternelle. La prévention de la grossesse chez les adolescentes, un défi pour le GTR. Projet 2011.

[4] Données tirées du discours de Michelle Bachelet au BSA.

[5] Rapport national sur les OMD, novembre 2011.

[6] Ibid, page 30.

[7] Une discrimination indirecte par laquelle les politiques, lois et accords institutionnels existants ne tiennent apparemment pas compte des différences existant entre les hommes et les femmes, et qui a une influence négative sur les vies des femmes et des filles. Ces politiques peuvent contribuer à reproduire et perpétuer les inégalités et discriminations fondées sur le sexe.