Cinq questions posées à Muluken Arefaine sur la lutte contre le mariage d’enfants en Éthiopie

Date: 10 Oct 2012

Muluken Arefaine d'ActionAid Éthiopie dit que malgré l'adoption d'un nouveau code de la famille en 2011, seulement 50 % des Éthiopiens savent que l'ge légal du mariage pour les deux sexes est de 18 ans et dans certaines régions, des taux élevés de mariage d'enfants persistent, particulièrement pour les filles. Crédit photo : ActionAid Éthiopie/ Mekdes Teklemichael

Muluken Arefaine d'ActionAid Éthiopie dit que malgré l'adoption d'un nouveau code de la famille en 2011, seulement 50 % des Éthiopiens savent que l'ge légal du mariage pour les deux sexes est de 18 ans et dans certaines régions, des taux élevés de mariage d'enfants persistent, particulièrement pour les filles. Crédit photo : ActionAid Éthiopie/ Mekdes Teklemichael

Quelle est la situation concernant les mariages d'enfants en Éthiopie et plus particulièrement dans les districts où ActionAid est en train de mettre en œuvre le projet intitulé “Renforcer la protection juridique des femmes et des filles dans les cas de violences basées sur le genre?

Le mariage précoce est une des traditions néfastes qui est largement pratiquée dans la société éthiopienne. Cette pratique implique le mariage de filles qui n'ont pas encore atteint leur pleine maturité et n'ont pas les moyens de contrôler leur sexualité. L'Éthiopie a promulgué un nouveau Code de la famille en 2001 qui garantit l'égalité des femmes dans le mariage et établit l'ge légal du mariage pour les deux sexes à 18 ans alors qu'il était auparavant de 15 ans. Toutefois, cette pratique subsiste en raison notamment de la mauvaise application de la loi et du manque d'information. En effet, seulement 50 pourcent de la population connaît l'existence d'un ge légal de mariage. À titre d'exemple, dans la zone du Gonder du nord (région Amhara), où ActionAid met en œuvre un de ses programmes sur les droits locaux, le sondage de suivi national des pratiques traditionnelles néfastes de 2011 a montré que 44,2 pourcent des filles sont mariées avant d'atteindre l'ge de 15 ans.

Le processus et les rituels varient considérablement d'une culture à l'autre et d'une région à l'autre. Une fille peut être fiancée extrêmement jeune, entre 4 et 5 ans, voire même avant sa naissance. Même si la cérémonie de mariage peut avoir lieu peu de temps après, la jeune épouse ne rejoindra pas le domicile conjugal avant qu'elle n'atteigne 10 ou 13 ans, parfois plus tôt. Dans certaines parties du pays, cette pratique est en train de devenir de plus en plus secrète et masquée par d'autres types de festivités par peur des répercussions juridiques. De magnifiques cadeaux et toutes sortes de promesses à la fille et à ses parents sont actuellement en train de devenir des moyens de persuasion.

Comment cette forme de violence affecte-t-elle tout particulièrement la vie des filles dans ces communautés ?

Les filles qui se marient précocement souffrent d'une multitude de préjudices physiques, psychologiques, économiques et sociaux. Étant donné qu'elles n'ont pas encore atteint leur pleine maturité, elles ne sont pas prêtes à assumer leurs rôles de mère et de femme sur les plans psychologique et physique. Leur première expérience sexuelle est souvent forcée et traumatisante avec une grossesse et une naissance faites de complications qui nuisent à leur santé.

La plupart des filles mariées précocement sont souvent privées de leur droit d'aller à l'école ou doivent abandonner leurs études. Le manque d'éducation et la grande différence d'ge entre les filles et leurs maris ne leur permettent pas de négocier avec leurs époux. Elles n'ont donc souvent aucun pouvoir de décision concernant les questions domestiques ou les propriétés et biens communs. La plupart des filles qui se marient précocement ne connaissent souvent pas l'existence des services de planning familial, elles n'y ont pas accès ou leurs époux ne leur permettent pas de les utiliser. Tous ces facteurs les rendent particulièrement vulnérables à la violence conjugale.

La plupart des filles qui finissent par divorcer et sont contraintes de retourner vivre chez leurs parents, surtout celles qui ont un enfant, sont isolées et dénigrées par leur famille et leur communauté. Certaines sont contraintes de fuir pour aller dans des endroits où elles finissent par travailler comme servantes ou par se prostituer, ce qui les expose à différents types de violences et de maltraitances, puis à différentes maladies sexuellement transmissibles, y compris le VIH/sida.

Quels sont, d'après votre expérience, les facteurs clefs du mariage d'enfants, et comment peut-on y remédier ?

Le patriarcat et les normes et pratiques traditionnelles de la discrimination sont l'un des facteurs clefs du mariage d'enfants. Dans la plupart des régions et cultures de la société éthiopienne, les filles qui dépassent l'ge de15 ans sans être mariées sont dévalorisées par la société et appelées Komo Ker- un terme amharique insultant et humiliant qui veut dire “une personne dont personne ne veut et qui est nulle. Les parents qui craignent cette stigmatisation sociale décident souvent de marier leurs enfants à un très jeune ge.

Le mariage d'enfants est pratiqué par de nombreux parents pour empêcher leurs enfants d'avoir des relations sexuelles avant le mariage, car elles causent la perte de la virginité. Or, une fille qui a perdu sa virginité avant le mariage est une source d'humiliation et de honte pour sa famille. La pire des humiliations est lorsqu'une fille qui a eu des relations sexuelles avant le mariage donne naissance à un enfant. L'enfant né dans cette situation est appelé “Diqala qui signifie « enfant sans racine, sans père ». La plupart de parents ne peuvent pas concevoir de vivre avec une telle stigmatisation sociale. Ils préfèrent marier leur enfant aussi tôt que possible.

Beaucoup de familles pauvres décident de marier leur fille précocement dans l'intention d'obtenir des gains économiques grce aux cadeaux offerts par les membres de la famille, les voisins et les amis lors de la cérémonie du mariage et pour la dot. Cette pratique permet aussi d'élargir la famille, de continuer la lignée et apporte une fierté sociale étant donné que beaucoup de parents veulent que leurs enfants soient mariés tôt et avoir des petits enfants avant de mourir. De même, la recherche par les parents du prestige social qui accompagne l'organisation de festivités maritales fastueuses et la réception de nombreuses personnes est considérée comme un facteur clef des mariages d'enfants. Dans certaines parties du pays, les parents contraignent leurs enfants à se marier tôt pour resserrer les liens avec des familles considérées comme influentes tant du point de vue de l'argent que du point de vue social.

Quel est le principal message qu'ActionAid Éthiopie voudrait envoyer à l'occasion de la Journée internationale des filles de 2012 ?

L'élimination des mariages d'enfants n'est pas seulement indispensable au respect des droits fondamentaux des filles, elle est également essentielle pour garantir des résultats positifs en matière de développement dans un grand nombre d'autres domaines, car cela a des effets multiplicateurs. L'élimination des mariages d'enfants permet aux filles d'étudier plus longtemps, ce qui leur donne de meilleures perspectives d'emploi et de rémunération.

L'amélioration de l'éducation et des revenus des femmes produit de meilleurs résultats en termes de développement pour la génération future. Les mères éduquées améliorent le bien-être de leurs enfants, en termes d'éducation, de santé et de nutrition et elles tendent aussi à avoir moins d'enfants.

L'élimination des mariages d'enfants est aussi un facteur clef de la réduction de la mortalité maternelle et des coûts de soins de santé publics liés aux complications médicales telles que la fistule obstétrique.

En conséquence, la communauté internationale devrait investir plus pour éliminer les mariages d'enfants et élaborer des cadres internationaux qui rendent responsables les gouvernements.

Que fait ActionAid pour lutter contre les mariages d'enfants au moyen du projet appuyé par le Fonds d'affectation spéciale des Nations Unies pour mettre fin aux violences faites aux femmes en Éthiopie? Quelles sont à ce jour les expériences les plus fructueuses ?

Avec l'appui du Fonds d'affectation spéciale, depuis 2009 ActionAid Éthiopie a œuvré pour mettre fin aux mariages d'enfants et aux autres formes de violences contre les femmes et les filles dans 10 districts du pays.

Nous avons mobilisé et organisé des groupes de femmes pour qu'elles se rebellent contre les mariages précoces, connaissent mieux leurs droits, les causes et conséquences de la violence et les dispositions juridiques qui permettent de lutter contre ces violences. Cela a mené à la création de groupes de surveillance aux niveaux des village et des districts afin de prendre des mesures collectives visant à sensibiliser le public et jouer un rôle actif dans le recensement des mariages d'enfants forcés et la facilitation des recours juridiques en collaboration avec des dirigeants traditionnels et religieux, des clubs scolaires et des institutions locales. Depuis que nous avons commencé en 2009, 655 femmes ont été formées et mobilisées dans 78 groupes de surveillance dans 10 districts à cette fin.

Le renforcement du rôle des hommes et des garçons a été au cœur de notre travail, pour les aider à remettre en question les croyances religieuses et traditionnelles utilisées pour justifier le mariage précoce. À notre surprise, de nombreux dirigeants n'ont pas seulement changé d'attitude, ils ont également entrepris de jouer un rôle clef pour remédier au problème en collaboration avec des groupes de surveillance de femmes. Depuis la création du Fonds d'affectation spéciale des Nations Unies, des dirigeants formés se sont non seulement mis à sensibiliser la communauté pour interdire les mariages d'enfants, mais ils s'emploient également activement à vérifier que les filles fiancées ont bien atteint l'ge légal avant de leur donner leur bénédiction et leur approbation religieuses.

Nous avons également organisé des manifestations scolaires de sensibilisation pour renforcer le rôle des garçons en tant que moteurs de changements dans la lutte contre les mariages d'enfants ; les clubs scolaires collaborent et travaillent avec l'administration, les groupes de surveillance et la police locale pour recenser les mariages forcés des enfants, surtout ceux des étudiantes, et accroître la sensibilisation au moyen de jeux de rôles, de poèmes et grce à la puissance de communication de leurs mini-canaux médiatiques.

Grce à ce projet, nous avons également développé les capacités des agences chargées de l'application de la loi pour créer et équiper des unités de protection des femmes et des enfants dans 10 commissariats de district et mettre en place des cours spéciales dans quatre tribunaux de district Courts pour juger les affaires de mariages précoces.