En Colombie, les femmes prennent la parole pour se reconstruire et retrouver leurs droits

Date : 14 November 2012

Mayerlis Angarita, fondatrice de la Fondation Raconter pour Vivre est elle même une rescapée du conflit armé en Colombie. L'organisation est soutenue en partie par ONU-Femmes et rassemble plus de 840 autres rescapées de la région de Montes de Maria, dans le nord de la Colombie. Source: ONU Femmes / Soraya Hoyos

L'expression de joie sur le visage de Mayerlis Angarita et la gaîté de sa voix semblent contagieuses comme le sont souvent celles des habitants des savanes jouxtant la mer des Caraïbes en Colombie. Pourtant, sa voix se met à chevroter au souvenir des souffrances vécues par sa communauté et sa famille.

Mayerlis est une rescapée du conflit armé en Colombie. Le conflit, qui opposait les groupes de la guérilla et les partis politiques traditionnels, a commencé à la fin des années 40, mais il s'est intensifié avec la montée en puissance du trafic de drogues et l'apparition des groupes paramilitaires pendant la deuxième moitié du XXème siècle.

Mayerlis a perdu sa mère, une dirigeante paysanne du Département de Córdoba, lorsqu'elle était enfant. Son père a été contraint de fuir pour échapper aux menaces et au harcèlement et rechercher un avenir plus paisible - bien qu'hypothétique - pour ses enfants.

Armée d'un esprit de leadership forgé par les stigmates de la guerre, à l'adolescence, Mayerlis a rapidement rallié le camp des militants des droits de l'homme aux niveaux communautaire et régional. Ses activités lui ont permis de comprendre combien il est important de partager ses souvenirs et ses traumatismes pour que la vie puisse suivre son cours normalement.

De concert avec d'autres femmes leaders de la région, Mayerlis a décidé de commencer à cultiver du maïs dans son champs, qui s'est rapidement métamorphosé en forum de dialogue, un espace de « culture » où les femmes pouvaient raconter leur vie et décrire les difficultés qu'elles avaient dû surmonter en tant que survivantes d'un conflit armé, en tant que déplacées, chefs de familles, veuves ou orphelines.

Rapidement, l'évidence s'est faite jour : le dialogue et le partage d'expériences douloureuses détiennent des vertus curatives. Les paroles et les conseils prodigués par certaines femmes permettent à d'autres femmes de reconstruire un projet de vie. Grce à la sensibilisation aux droits humains, à l'esprit d'initiative et à l'autonomisation, ces femmes ont pu retrouver confiance en elles et dans l'exercice des compétences communautaires.

« Cette lutte nous permet de mûrir en tant que femmes et en tant que société au niveau local, car cela nous permet de gagner du terrain, de jeter les bases de la société », explique Mayerlis.

Ces ateliers ont tout naturellement mené Mayerlis à créer en 2004 la Fondation Raconter pour Vivre (Fundación Narrar para Vivir), dont l'objectif est de panser les plaies femmes avec des mots, des récits et de préserver la mémoire historique des survivantes du conflit. Car, pour Mayerlis, les mots, la narration et la mémoire collective sont désormais des armes qui permettent de guérir des ravages causés par le conflit armé.

En 2007, la Fondation a lancé une initiative conjointe PNUD-ONU Femmes (alors appelée UNIFEM), permettant à plusieurs membres de la Fondation, notamment Mayerlis, de participer à une courte formation sur le renforcement des capacités et l'autonomisation des femmes.

« Avant de connaître ONU Femmes, j'étais certainement en train d'évoluer pour ce qui est de mes capacités de leader », explique Mayerlis, « mais je suis convaincue que même si toutes les femmes ont au fond d'elle la petite flamme de l'autonomisation, il faut un appui et des encouragements pour la raviver et leur permettre d'atteindre les objectifs qu'elles se sont fixés ».

« C'est pour cela que je peux dire que pour moi et pour la fondation, le travail conjoint réalisé avec ONU Femmes a été essentiel, car après avoir assumé un rôle de leader, je suis devenue une leader autonomisée, sûre de mes droits, et informée de la meilleure manière d'affirmer ces droits pour moi-même, ma communauté et les autres femmes ».

Par le biais du programme intitulé Vérité, Justice et Réparation pour les femmes victimes des conflits armés en Colombie, ONU Femmes a lancé un projet qui a appuyé le renforcement organisationnel. ONU Femmes a également créé des forums à l'intention de ces femmes afin de sensibiliser la société civile colombienne à leur réalité, leurs initiatives et leurs idées. Nombre d'entre elles ont été incluses dans la Loi sur les victimes et la restitution des terres, qui a été promulguée par le Congrès colombien en 2011 et doit entrer en vigueur en janvier 2012.

Actuellement, la Fondation Raconter pour Vivre regroupe 840 survivantes venant de la région de Montes de María en Colombie du nord. Avec Mayerlis à sa tête et l'appui d'ONU Femmes et d'autres agences du système des Nations Unies en Colombie, l'organisation dirige le processus de restitution des terres aux femmes qui ont été dépossédées de leurs propriétés au cours du conflit armé.

Malgré la peur et les menaces constantes d'attentat liées à ses activités de porte-parole, notamment une attaque récente dont elle est fort heureusement sortie indemne, la mission de Mayerlis est on ne peut plus claire : « avoir accès aux femmes qui vivent dans les villages les plus reculés et leur dire ‘voici ce qu'il faut faire car cela vous permettra d'avoir un accès au moins minimal à la justice et à la terre' ».