En Éthiopie, l’initiative Débats communautaires assure la prévention de la migration à des fins d’exploitation

Le manque de ressources économiques et de perspectives pousse les jeunes femmes d’Éthiopie à migrer, souvent par l’intermédiaire de passeurs de clandestins, pour devenir travailleuses domestiques dans les pays du Golfe. Dans les pays de destination, elles risquent l’exploitation, la traite, des conditions de travail déplorables et le harcèlement sexuel. Un programme d’ONU Femmes et de l’OIT a mis en place des « débats communautaires » afin de garantir une migration sans risques et d’assurer une meilleure sensibilisation à la Convention sur les travailleurs domestiques.

Date : mercredi 14 septembre 2016

Il y a cinq ans, quand les deux filles de Meliya Gumi, Gifty* et Chaltu*, âgées de 16 et 18 ans, ont respectivement migré à Dubaï et au Qatar comme travailleuses domestiques, tout le monde pensait qu’elles étaient en train de s’acheminer vers un avenir meilleur. Veuve et mère de huit enfants disposant de peu de ressources, dans le village de Haro Kunta, dans la région d’Oromia, en Éthiopie, Gumi avait du mal à joindre les deux bouts.

Les filles de Gumi sont parvenues à leur destination par l’intermédiaire de passeurs de clandestins mais se sont retrouvées prisonnières de conditions de travail déplorables, sans avantages sociaux ou protection. Elles envoient de temps en temps un peu d’argent à Gumi, ce qui complète son maigre revenu.

Meliya Gumi (devant à gauche) apporte des idées sur la façon de prévenir la migration irrégulière lors d’un des Débats communautaires de son village. Photo : ONU Femmes/Fikerte Abebe.
Meliya Gumi (devant à gauche) apporte des idées sur la façon de prévenir la migration irrégulière lors d’un des Débats communautaires de son village. Photo : ONU Femmes / Fikerte Abebe.

« Mon souhait est de voir mes filles revenir à la maison saines et sauves et je ne les laisserai jamais partir de nouveau tant qu’elles auront un revenu leur permettant de survivre », dit Gumi qui fait aujourd’hui partie, dans son village, des vingt-deux participants actifs de l’initiative « Débats communautaires », appuyée par ONU Femmes et l’Organisation internationale du travail (OIT). Les débats communautaires visent à prévenir la « migration irrégulière » la migration à des fins d’exploitation ou illégale dont, notamment, le passage clandestin ou la traite de travailleuses et travailleurs, principalement à destination des pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) [1] — en donnant des informations et en sensibilisant la communauté aux risques qui les menacent. Cette initiative assure également une meilleure prise de conscience de la Convention n° 189 de l’OIT, à savoir la Convention sur les travailleurs domestiques, qui est entrée en vigueur au niveau mondial en 2013 et a été à ce jour ratifiée par vingt-deux pays. L’Éthiopie ne l’a pas encore ratifiée. Or assurer une meilleure sensibilisation à la protection des droits des travailleuses et travailleurs domestiques migrants représente une étape essentielle.

Au sein des neuf régions administratives de l’Éthiopie, la région d’Oromia, où se situe le village Gumi, est davantage sujette à la migration et l’un des filons préférés des passeurs clandestins. Entre 2009 et 2014, quelque 161 490 travailleurs domestiques de cette région ont migré à l’étranger, environ 155 860 d’entre eux soit 96 % étant des femmes [2].

« L’une des interventions majeures du projet est aussi de tenter d’assurer une migration sans risques pour les femmes », affirme  la Représentante adjointe d’ONU Femmes en Éthiopie, Funmi Balogun. ONU Femmes reconnaît les droits des femmes à une migration sans risques dans le but de trouver de meilleurs débouchés et d’améliorer leurs conditions de vie. Pour atteindre cet objectif, le projet renforce les capacités du ministère fédéral du Travail et des Affaires sociales et des organismes qui en dépendent à apporter des informations sensibles au genre dans le cadre d’une formation de pré-départ à l’intention des travailleuses domestiques migrantes potentielles, cela afin qu’elles comprennent leurs droits, sachent comment obtenir de l’aide et comment épargner et protéger l’argent qu’elles gagnent. Cette formation et ce soutien ont été conçus pour aider les femmes migrantes à comprendre leurs droits, qu’elles se trouvent en Éthiopie ou dans leur pays d’accueil, qu’elles sachent où se trouvent les services de soutien qui leur sont destinés et pour qu’elles renforcent leurs capacités à effectivement épargner et protéger l’argent qu’elles gagnent. Les institutions ont également reçu un appui leur permettant de comprendre les droits des travailleurs migrants, tels qu’ils sont stipulés dans la Convention n° 189 de l’OIT, et d’institutionnaliser les processus et les dispositifs de réinsertion des femmes migrantes retournant dans leurs communautés. »

Coordonnés par des animatrices et animateurs qualifiés, ces débats communautaires se déroulent deux fois par mois avec la participation de femmes et d’hommes de différentes tranches d’âge, de travailleuses et travailleurs migrants rentrés au pays, de familles de travailleurs migrants et de migrantes et migrants potentiels, de chefs religieux et de personnes influentes au sein de la communauté. L’initiative qui fonctionne depuis 2015 dans trois régions d’Éthiopie Amhara, Oromia et Tigray — et dans la ville d’Addis-Abeba, a réussi à modifier les mentalités et les pratiques des communautés concernant la migration irrégulière. Par exemple, dans le seul district d’Abeba, après quatre mois de mise en œuvre, les débats ont abouti à une diminution importante de la migration irrégulière. Le Gouvernement éthiopien est à présent en train d’institutionnaliser la pratique des débats communautaires au niveau des villages dans tout le pays.

Kebede Tolcha, Responsable du Service du travail et des affaires sociales du district d’Abeba (à gauche) commente les résultats des débats communautaires, tandis que le président du village, Amano Aliya (à droite), examine les ordres du jour consignés débattus par les participants. Photo : ONU Femmes / Fikerte Abebe.
Kebede Tolcha, Responsable du Service du travail et des affaires sociales du district d’Abeba (à gauche) commente les résultats des débats communautaires, tandis que le président du village, Amano Aliya (à droite), examine les ordres du jour consignés débattus par les participants. Photo : ONU Femmes / Fikerte Abebe.

Kebede Tolcha, Responsable du Service du travail et des affaires sociales du district d’Abeba, observe que l’initiative aide non seulement les habitantes et habitants des villages à prendre des décisions avisées à propos de la migration, mais qu’elle leur apporte aussi les moyens d’identifier les causes profondes de la migration et de présenter leurs idées en vue de solutions aux décideurs politiques. « Dans cette communauté, durant les quatre derniers mois, nous avons empêché dix-neuf personnes — treize femmes et six hommes — de recourir à la migration irrégulière et nous avons permis à trente-et-un jeunes ayant abandonné l’école et se préparant à migrer illégalement de retourner à l’école », ajoute-t-il.

Alors que Gumi présente les expériences de ses filles comme une incitation à la prudence, elle souligne : « Si des ressources suffisantes, provenant notamment des terres et des emplois, sont offertes aux jeunes, il ne leur sera pas nécessaire de migrer ». À la suite des débats et avec l’appui du gouvernement, certains parents ont commencé à investir dans l’éducation scolaire de leurs enfants et dans des activités génératrices de revenus plutôt que de financer leur migration irrégulière.

Ashewal Kemal, 17 ans, a changé d’avis quant à l’idée de migrer pour devenir travailleuse domestique en recourant à des moyens peu sûrs à la suite de l’initiative « Conversations communautaires » dans le district d’Oromia. Elle est retournée à l’école, a achevé sa dixième année et travaille à présent comme adjointe administrative au sein de l’administration de son village. Photo : ONU Femmes / Fikerte Abebe.
Ashewal Kemal, 17 ans, a changé d’avis quant à l’idée de migrer pour devenir travailleuse domestique en recourant à des moyens peu sûrs à la suite de l’initiative « Conversations communautaires » dans le district d’Oromia. Elle est retournée à l’école, a achevé sa dixième année et travaille à présent comme adjointe administrative au sein de l’administration de son village. Photo : ONU Femmes / Fikerte Abebe.

Les débats communautaires du district d’Abeba s’inscrivent dans le processus d’un projet commun, « Développement d’un cadre tripartite pour le soutien et la protection des travailleuses domestiques migrantes de Somalie et d’Éthiopie vers les États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le Liban et le Soudan », mis en place par l’OIT et l’ONU et financé par l’Union européenne. Dans le cadre de ce projet, plus de 140 000 femmes et 85 000 hommes ont participé à l’initiative « Débats communautaires ».

Notes

* Pour protéger l’identité des personnes, leurs noms ont été modifiés.

[1] Les États du CCG comprennent l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar.

[1] ONU Femmes (2015). Unpublished study on the Nature, Trend and Magnitude of Migration of Female Migrant Domestic Workers (MDWs) from Ethiopia to GCC (Gulf Cooperation Council) States, Lebanon and Sudan. Addis Ababa, Ethiopia. (Étude non publiée sur la nature, les tendances et l’importance de la migration des travailleuses domestiques migrantes d’Éthiopie vers les États du CCG [Conseil de coopération du Golfe], le Liban et le Soudan. Addis-Abeba, Éthiopie.)