Au Salvador, les femmes vivant dans les zones rurales plantent des graines pour assurer leur indépendance

Au Salvador, où la propriété foncière reste toujours inaccessible aux femmes, une coopérative de femmes rurales leur ouvre la voie vers un salaire, un accès aux services publics et une assistance juridique. Les femmes parviennent à travailler hors de chez elles grâce à un service de garde d’enfants qu’elles assurent.

Date : lundi 27 février 2017

Mercedes Sanchez de Garcia in the greenhouse in Las Piedritas, El Salvador. Photo: UN Women/Monika Remé
Mercedes Sanchez de Garcia dans la serre de Las Piedritas au Salvador. Photo : ONU Femmes/Monika Remé

Mercedes Sanchez de Garcia se crispe lorsqu’elle se souvient du temps où son mari l’empêchait de participer à l’association de femmes de Las Piedritas, dans un district rural de l’est du Salvador : « ‘Tu n’iras pas’, me disait-il. ‘Tu dois t’occuper des enfants. C’est ton rôle ici’ ».

À l’époque, l’association comptait six femmes membres – dont Mme Garcia – qui avaient fondé ensemble une coopérative pour cultiver et vendre des légumes. Mais le mari de Mme Garcia ne souhaitait pas que son épouse travaille hors de la maison ni qu’elle puisse accéder à une indépendance financière.

Mme Garcia et ses amies ont persévéré dans leurs ambitions de trouver un moyen de se sortir de la pauvreté. Las Piedritas est un village où vivent environ 70 familles, situé le long des versants fertiles du volcan Chaperrastique. « Avant la réforme agraire, toutes ces terres appartenaient à l’une des 14 familles les plus riches du pays », explique Beraliz Argueta, une travailleuse sociale de Ciudad Mujer, une initiative du gouvernement du Salvador en faveur de l’autonomisation des femmes.

La propriété foncière demeure un problème majeur pour le développement rural au Salvador, particulièrement pour les femmes qui vivent dans les zones rurales. Ces 40 dernières années, plusieurs réformes foncières ont été mises en œuvre dans le but de rééquilibrer la répartition historiquement inéquitable des terres, mais les progrès ont été lents et les réformes ciblaient principalement les hommes chefs de famille. Selon le recensement de 2007, les femmes – 52 pour cent de la population – ne représentaient que 11 pour cent des exploitants agricoles au Salvador[1]. Les statistiques nationales indiquent qu’en 2014, 38 pour cent de la population rurale vivait encore dans la pauvreté[2].

Mercedes Sanchez de Garcia with her youngest son. Photo: UN Women/Monika Remé
Mercedes Sanchez de Garcia avec son plus jeune fils. Photo : ONU Femmes/Monika Remé

Mme Garcia avait 28 ans et elle était mère d’une fille issue d’une autre relation quand elle a épousé son mari, un journalier, avec qui elle a eu deux fils. Elle faisait cuire des tortillas à la maison et les vendait pour contribuer au maigre revenu de sa famille. Sa vie a changé le jour où, lors d’une réunion de développement organisée dans le village, l’initiative Ciudad Mujer lui a donné la possibilité de cofonder l’association de femmes. L’idée a immédiatement séduit Mme Garcia et, pendant quatre mois, elle est allée une fois par semaine à San Miguel en compagnie des membres de l’association pour suivre un cours d’agriculture sponsorisé par Ciudad Mujer.

Iris Griselda Gómez, leader of Mujeres en Acción, on the plot. Photo: UN Women/Elisa Cassoni
Iris Griselda Gómez, dirigeante de Mujeres en Acción, sur la parcelle. Photo : ONU Femmes/Elisa Cassoni

La coopérative qu’elles ont créée, baptisée Mujeres en Acción (Les femmes en action), fait partie de 26 groupes de femmes rurales visant à renforcer l’entrepreneuriat des femmes au Salvador, qui sont soutenues par ONU Femmes en collaboration avec le Fonds international de développement agricole (FIDA) et Ciudad Mujer.

Ciudad Mujer, l’initiative gouvernementale qui a promu l’association de femmes, propose un modèle unique regroupant 17 organismes gouvernementaux qui œuvrent à l’autonomisation économique, à la prévention de la violence et la fourniture de services de soutien aux victimes, et à la prestation de services de santé sexuelle et reproductive et de garde d’enfants.

À San Miguel, entourés d’arbustes en fleurs et d’arbres fruitiers, des groupes de femmes bavardent assises à l’ombre des allées protégées qui relient les bâtiments de Ciudad Mujer. Dans un pays où les niveaux de criminalité et d’insécurité sont élevés – par exemple, 5,7 féminicides pour 100 000 femmes – Ciudad Mujer offre aux femmes un sanctuaire qui leur propose des services gratuits de qualité. Les hommes ne sont pas autorisés à pénétrer dans la propriété.

« Pour nous, l’autonomisation économique ne consiste pas à donner de l’argent aux femmes ; il s’agit de leur donner les outils nécessaires pour qu’elles puissent prendre leurs propres décisions », explique Miriam Bandes, spécialiste des programmes pour ONU Femmes au Salvador. Grâce au projet financé par le Fonds international de développement agricole (FIDA), de nombreuses femmes ont bénéficié pour la première fois de services publics intégrés en se rendant dans un centre de Ciudad Mujer », a-t-elle ajouté.

Iris Griselda Gómez, leader of Mujeres en Acción, on the plot. Photo: UN Women/Elisa Cassoni

Milagros del Carmen Moreira, dirigeante de la coopérative maraîchère de femmes UDP Hortalizas Casa Mota El Progreso, qui a également bénéficié du programme d’autonomisation économique, dans la serre financée par ONU Femmes et le FIDA. Photo : ONU Femmes/Monika Remé

Iris Griselda Gómez, membre de l’association de femmes, résume son expérience avec Ciudad Mujer en ces termes : « Nous nous sommes élevées ». 

Les avocats de Ciudad Mujer ont permis à Mujeres en Acción d’obtenir un bail gratuit pour travailler sur une parcelle pendant plusieurs années. C’était un véritable exploit que de trouver des terres, car aucune des membres n’en possédait.

Mercedes Sanchez de Garcia and Doris Gomez from Mujeres en Acción pruning tomato plants. Photo: UN Women/Monika Remé
Mercedes Sanchez de Garcia et Doris Gomez de Mujeres en Acción en train de tailler des plants de tomates. Photo : ONU Femmes/Monika Remé

Mujeres en Acción a également mis en place des services de garde d’enfants pour les membres de la coopérative. « J’ai dit aux autres que je ne pouvais pas venir travailler parce que j’ai des enfants », se rappelle Mercedes Garcia. Les membres ont convenu de bâtir une petite hutte, avec le soutien d’ONU Femmes et du FIDA, où leurs enfants pourraient jouer. L’une des membres reste toujours présente dans la hutte pour s’occuper des enfants pendant que les autres travaillent.

Toutefois, Mme Garcia n’avait toujours pas résolu le problème qui préoccupait son mari. Il continuait de la menacer. « Chez Ciudad Mujer, j’ai appris à revendiquer mes droits », affirme Mme Garcia. Lorsqu’un jour son mari a mis ses menaces à exécution et l’a frappée, Mme Garcia l’a signalé à Ciudad Mujer et l’a quitté pour aller vivre chez ses parents.

« C’est plus difficile pour un agresseur de continuer à être violent à l’encontre d’une femme qui s’est émancipée et qui mène sa vie hors du foyer », indique Ana Ella Gómez, directrice du module Autonomie économique du Secrétariat à l’inclusion sociale.

Mme Garcia n’est revenue auprès de son mari qu’une fois qu’il lui a prouvé qu’il était disposé à changer. « Désormais, tu vas me laisser aller à ces réunions », lui a-t-elle dit. « Sinon, je te quitte pour de bon ».

Aujourd’hui, son mari l’aide même occasionnellement à travailler sur la parcelle. « Nous nous en sortons plutôt bien », déclare-t-elle sur un ton jovial.

Sur la parcelle et dans la serre, les femmes cultivent des tomates, des poivrons et des aubergines, suffisamment pour leur propre consommation et pour les vendre. Elles espèrent que la nouvelle récolte sera abondante et qu’elle sera à la hauteur des rêves qu’elles aspirent à concrétiser avec l’argent qu’elles pourraient gagner. « Je vais économiser pour soutenir ma fille afin qu’elle puisse finir sa scolarité au lycée et aller à l’université – quelque chose que je n’ai pas pu faire », déclare Mme Garcia.

Notes

[1] FAO, 2007. Base de données « Genre et le droit à la terre ». Disponible sur le site http://www.fao.org/gender-landrights-database/country-profiles/countries-list/general-introduction/fr/?country_iso3=SLV

[2] Instituto Centroamericano de Estudios Fiscales, 2016. « Icefi presenta propuesta fiscal para potenciar el desarrollo rural en El Salvador ». Disponible en espagnol sur le site http://icefi.org/comunicados/icefi-presenta-propuesta-fiscal-para-potenciar-el-desarrollo-rural-en-el-salvador

[3] Economic Commission for Latin America and the Caribbean (2014). Available from http://oig.cepal.org/es/indicadores/feminicidio