Les travailleuses migrantes privées de prestations sociales apprennent à épargner aux Philippines

Date : mercredi 6 mars 2019

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Estrella Mai Dizon-Anonuevo. Photo: ONU Femmes/Ryan Brown

Estrella Mai Dizon-Anonuevo a eu le cœur brisé la première fois qu’elle a entendu une migrante travailleuse domestique raconter son histoire. Cette femme décrivait son retour aux Philippines, où elle découvrait qu'elle n'avait aucune épargne et qu'une distance affective s’était installée entre elle et ses enfants et son mari, restés au pays pendant les années qu’elle avait passées à l’étranger à travailler dans les maisons d’autres personnes.

« C’est terrible pour une mère, qui a passé les plus belles années de sa vie hors de son pays et loin de sa famille, de réaliser après 20 ans de sacrifices qu’elle a fait le mauvais choix », soupire Estrella Mai Dizon-Anonuevo, directrice exécutive de l’Initiative Atikha Overseas Workers and Communities, une organisation bénéficiaire du Fonds pour l’égalité des sexes d’ONU Femmes. « Si nous ne les aidons pas à utiliser de façon productive les fonds envoyés, [la plupart d’entre elles] rentreront chez elles en regrettant leur décision. »

Chaque année, près de 172 000 femmes philippines quittent leur pays en tant que travailleuses migrantes, en quête de meilleurs revenus pour subvenir aux besoins de leurs familles. La recherche a prouvé que les travailleuses migrantes étaient davantage susceptibles d’envoyer de l’argent à leurs familles que les hommes. Ce constat s’inscrit peut-être dans le prolongement du rôle traditionnel des femmes qui prennent soin de leur foyer.

À partir des expériences des travailleuses domestiques migrantes, Atikha a constaté que l’un des principaux problèmes rencontrés par ces femmes était l’absence d’épargne. Les travailleuses migrantes se retrouvent à envoyer de plus en plus d’argent à leurs familles, sans qu’elles puissent vraiment épargner pour leur avenir. Ces travailleuses ont rarement accès aux dispositifs de protection sociale, tels que la retraite, les prestations sociales et l’assurance maladie. Si elles se retrouvent sans épargne et sans planification financière après plusieurs années, voire décennies de dur labeur, elles rentrent chez elles pour affronter un avenir sombre et incertain.

Pour combler ces lacunes en matière de protection sociale, Atikha a créé PinoyWise, un programme d’éducation financière destiné aux travailleuses domestiques migrantes et à leurs familles, pour leur apprendre à se fixer des objectifs et à élaborer un budget et des stratégies d’épargne. En travaillant à la fois auprès des migrantes et de leurs familles, Atikha augmente la probabilité de voir les familles atteindre leurs objectifs financiers.

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Les travailleuses domestiques migrantes des Philippines participent à un cours de comptabilité donné par PinoyWise. Photo: ONU Femmes/Staton Winter

« Nous pensions que la définition des objectifs serait simple, que ce serait terminé en 30 minutes. Mais cette démarche n’est pas si facile pour ces femmes », explique Estrella Mai Dizon-Anonuevo. « Pour certaines d’entre elles, c’est un coup de semonce. Elles réalisent qu’elles ont travaillé toutes ces années sans véritable but, elles ne savent pas ce qu’elles doivent écrire [comme objectif]. »

Une fois qu’elles ont défini leur objectif – par exemple, envoyer leurs enfants à l’école ou mettre de l’argent de côté pour démarrer une entreprise à leur retour –, Atikha accompagne tous les membres de la famille afin que chacun identifie son rôle dans la budgétisation et la réalisation de cet objectif.

« Au début, c’était difficile de discuter des questions financières avec mon mari… Cela blessait son ego de parler d’argent », raconte Mary Ann Pascual, une migrante travailleuse domestique de 35 ans qui a travaillé pendant huit ans à Singapour.

Après quatre années de travail à Singapour, Mary Ann Pascual a rendu visite à sa famille dans la province d’Iloilo aux Philippines. Elle a été choquée de découvrir que son mari avait dépensé tous les fonds qu’elle avait envoyés, sans rien économiser. Il lui a répondu qu’il en avait eu besoin pour acheter de la nourriture. Suite à cette visite, Mary Ann Pascual a rencontré un conseiller PinoyWise et a été invitée à participer à des sessions de formation.

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Lors d’un cours donné à Singapour, les travailleuses domestiques migrantes apprennent la gestion de leur salaire, et parlent de comment réinvestir leur épargne dans l’entreprenariat et les affaires. Photo: ONU Femmes/Staton Winter

« Pendant cette formation, j’ai appris à mieux évaluer l’argent que j’avais gagné et à expliquer à ma famille comment épargner », poursuit Mary Ann Pascual. « J’ai également compris que je devais davantage impliquer ma famille, leur exposer la réalité de ma situation et partager mes sentiments afin qu’ils apprécient le travail difficile que j’effectue et l’argent que je leur envoie ».

Depuis sa formation, Mary Ann Pascual et sa famille ont économisé suffisamment d’argent pour investir dans un commerce de proximité et un triporteur [un moyen de transport très répandu], ce qui leur a permis d’accroître encore leurs revenus. Mary Ann Pascual prévoit de rentrer définitivement aux Philippines en 2019.

Comme beaucoup d’autres travailleuses domestiques migrantes philippines, Mary Ann Pascual travaille de longues heures et a très peu de jours de repos. Il lui est par conséquent difficile d’assister à toutes les sessions de formation. Pour toucher davantage de femmes comme Mary Ann Pascual, Atikha a créé PinoyWise iTV, une websérie. Dans le cadre d’épisodes hebdomadaires, les membres de la communauté PinoyWise discutent avec des experts sur les défis et les possibilités qui se présentent aux travailleurs domestiques philippins à Hong Kong et à Singapour. Ces sessions de 30 minutes en streaming offrent les informations les plus récentes et les meilleures pratiques en matière d’épargne, d’investissement et d’entrepreneuriat. Elles abordent par ailleurs d’autres questions cruciales rencontrées par les femmes migrantes, comme le maintien du lien familial. Les travailleuses migrantes peuvent accéder de n’importe quel lieu à ces sessions en ligne, ce qui leur fait gagner du temps et augmente leur taux de participation.

« Il est essentiel de reconnaître les vulnérabilités spécifiques auxquelles sont exposées les travailleuses domestiques migrantes et la nécessité de leur offrir des dispositifs de protection sociale de meilleure qualité », affirme Nancy Khweiss, responsable du Fonds pour l’égalité des sexes d’ONU Femmes. « L’efficacité remarquable de l’initiative Atikha provient non seulement du fait qu’elle donne aux femmes les moyens de se protéger de la pauvreté pendant leur vieillesse, mais également de ce qu’elle implique les membres de la famille dans le processus, créant un environnement favorable à leur réinsertion ».

Grâce à ses différentes sessions de formation, PinoyWise a réussi à atteindre près de 7 000 personnes à ce jour. Sur l’ensemble des travailleuses domestiques migrantes concernées, 345 ont déjà mis en place des plans d’épargne fructueux et 50 ont lancé ou développé une activité dans la production de riz, les commerces de proximité, les cybercafés et l’élevage de bétail.