Protection sociale: le long chemin des travailleuses domestiques au Guatemala

Une bénéficiaire du Fonds pour l’égalité des sexes d’ONU Femmes se bat pour qu’elles obtiennent de meilleurs salaires, une assurance santé et des conditions de travail sûres. Et aide les travailleuses domestiques victimes d’exploitation à porter plainte au tribunal.

Date : jeudi 7 mars 2019

Candelaria Jax. Photo: UN Women/ Carlos Rivera
Candelaria Jax.Photo: ONU Femmes/Carlos Rivera

Social protection

Au plus fort de la guerre civile du Guatemala, Candelaria Jax, alors âgée de 14 ans, a fui son village dès qu’elle a appris que l’armée violait et tuait des jeunes femmes dans la région. Elle a commencé à travailler en tant qu’employée de maison à temps partiel dans la capitale, mais lorsque son mari l’a abandonnée, avec ses enfants encore en bas âge, elle a accepté une offre de travail à temps plein auprès d’une femme originaire du quartier de Colonia Santa Rita, quartier situé dans la partie ouest de Guatemala Ville.

« Elle m’a promis qu’elle me paierait bien et qu’elle me donnerait tous les avantages sociaux, ma prime de Noël, des congés payés et la compensation pour les heures supplémentaires. Je l’ai crue. Elle m’a dit aussi que je travaillerais de 8 heures du matin jusqu’à 4 heures de l’après-midi, et j’ai accepté », a déclaré Mme Jax.

Mais au bout d’une semaine, il lui est demandé de travailler de 7 heures du matin à 7 heures du soir, sans repas ni augmentation de salaire.

« Bien des fois, je restais seule dans la cuisine sans déjeuner et ils ne s’en souciaient guère… La dame me disait toujours que sans elle, je serais sans argent ».

Trois ans plus tard, Candelaria Jax est congédiée sans motif. Ses requêtes pour récupérer ses arriérés de salaire, ses avantages sociaux, ses heures supplémentaires et ses indemnités de licenciement sont ignorées.

« J’étais inquiète et très triste » se souvient-elle. « J’avais l’impression que ses enfants faisaient partie de ma famille. Je n’ai même pas pu leur dire au revoir. »

Mme Jax s’est sentie impuissante, ne sachant pas vers qui se tourner pour obtenir de l’aide, jusqu’à ce qu’elle entende parler de l’Asociación de Trabajadoras del Hogar, a Domicilio y de Maquila (ATRAHDOM, ou Association des travailleuses domestiques, à domicile et des ouvrières), une organisation de la société civile soutenue par le Fonds pour l’égalité des sexes d’ONU Femmes, qui œuvre pour l’amélioration des conditions des travailleuses domestiques. L’association l’aide à déposer une plainte auprès du ministère du Travail et à porter son affaire devant les tribunaux, qui lui ont donné gain de cause.

Mais la partie n’est pas encore gagnée pour Mme Jax. « Au bout de trois ans, on m’a dit que j’avais gagné le procès [en 2017] et que j’allais recevoir une indemnisation de 56 000 quetzales (l’équivalent de 7 200 USD) […] Mais je n’ai encore rien reçu » affirme Mme Jax, maintenant âgée de 55 ans et mère de huit enfants.

La coordinatrice de l’ATRAHDOM Maritza Velasquez explique qu’il n’y a aucun moyen de forcer les employeurs à exécuter les jugements prononcés.

« Nous devons porter l’affaire à un échelon supérieur, pour que ce soit l’État qui verse à Candelaria Jax ce à quoi elle a droit », explique-t-elle, ajoutant que de nouvelles lois et des mesures d’exécution des décisions de justice sont nécessaires pour améliorer la situation des travailleuses domestiques. Mme Velasquez souligne que les dispositions du Code du travail concernant le secteur du travail domestique date de plus de 73 ans et n’a jamais été réformé.

Maritza Velasquez. Photo: UN Women/ Carlos Rivera
Maritza Velasquez. Photo: ONU Femmes/Carlos Rivera

« La loi pour les travailleuses domestiques est discriminatoire, car elle obéit à un modèle culturel fondé sur le système patriarcal. Étant donné que le travail domestique n’est pas considéré comme un travail qualifié, il n’est pas reconnu au même titre que les autres branches professionnelles », explique Mme Velasquez. L’ATRAHDOM plaide en faveur d’un changement.

LE POINT AUJOURDHUI

Selon les autorités nationales, le Guatemala dénombre 246 579 travailleurs domestiques, dont plus de 96% de femmes. Le projet de loi 4981 vise à améliorer les conditions dans le secteur, concernant notamment les salaires, les avantages sociaux, les jours de congé, les pauses, l’assurance sociale, les soins, et la protection des mineurs, des migrants et des immigrants. Avec l’appui d’ONU Femmes et du Fonds pour l’égalité des sexes (FGE), il est passé en seconde lecture au Congrès en 2016, sans jamais avoir franchi cette étape.

« Les législateurs lois pensent à leur [propres] intérêts : ils ne veulent pas payer de meilleurs salaires ni prévoir de meilleures conditions [aux employées de maison]. Ils veulent bénéficier de plus de 18 heures de service par jour », affirme Mme Velasquez, ajoutant que 90% des travailleuses domestiques gagnent moins que le salaire minimum, n’ont pas de congés ni d’heures supplémentaires, et ne reçoivent aucune prestation de la sécurité sociale.

Elle-même syndicaliste depuis plus de trente-cinq ans, Mme Velasquez et plusieurs autres syndicalistes ont fondé l’ATRAHDOM en 2009 dans le but d’assurer la formation, un tutorat et un accompagnement juridique aux travailleuses et travailleurs domestiques. Elles ont créé deux nouveaux syndicats — l’un pour les travailleuses et travailleurs domestiques, l’autre pour les femmes ouvrières travaillant dans les maquilas (ateliers de misère semblables à des usines). Elles ont plaidé en faveur de la ratification par le Guatemala de la Convention 189 de l’OIT sur le travail décent pour les travailleuses domestiques et, dans le cadre du projet du Fonds pour l’égalité des sexes, elles ont fourni une assistance juridique à 22 employées de maison. Sur ces 22 actions en justice, 17 plaignantes ont déjà obtenu gain de cause pour des cas de violation du droit du travail.

« Les employées doivent avoir accès à la sécurité sociale pour que soient couverts leurs besoins en matière de santé ainsi que les accidents du travail, pour pouvoir prendre leur retraite, disposer d’heures de travail et de repos mieux définies, s’aménager un temps réservé aux études et à la formation, entre autres avantages énoncés dans la Convention 189 » affirme Mme Velasquez.

LE VENT DU CHANGEMENT

Une autre bénéficiaire des activités de l’ATRAHDOM, Suleima Ojer, est devenue une ardente défenseuse de la Convention 189. Elle relate souvent sa propre expérience : forcée de travailler de 5 heures du matin à 11 heures du soir pour moins de 9 dollars par mois, elle a été victime d’une tentative de viol par son employeur.

« Je n’avais personne pour me guider et m’aider à dénoncer les abus et le harcèlement sexuel dont je faisais l’objet, et personne pour me dire de faire valoir mes droits » s’exprime-t-elle. Mais elle a pu suivre une formation sur les droits en matière de travail à l’ATRAHDOM, où elle a ensuite été recrutée comme technicienne.

Suleima Ojer. Photo: UN Women/ Carlos Rivera
Suleima Ojer. Photo: ONU Femmes/ Carlos Rivera

Suite aux efforts de l’ATRAHDOM impliquant la mise en œuvre d’alliances stratégiques et de campagnes de sensibilisation, 75 parlementaires ont supporté l’initiative de ratifier la Convention 189, lors de la seconde lecture du projet de loi 4981. L’association a également développé une proposition de loi garantissant un salaire minimum aux employées de maison.

« La collaboration avec l’ATRAHDOM s’inscrit dans les efforts mondiaux déployés par le FGE pour lutter contre l’invisibilité du travail domestique, garantir un travail décent et une couverture sociale », explique Nancy Khweiss, Directrice du Fonds pour l’égalité des sexes. Depuis sa création en 2009, le Fonds a soutenu 14 projets axés sur le travail domestique. Grâce au soutien du Fonds depuis 2016, l’ATRAHDOM est venue en aide à plus de 3 000 femmes au Guatemala.