« Les femmes jouent un rôle crucial dans les environnements maritimes et les économies halieutiques », déclare une spécialiste en genre et développement.

Date : mercredi 16 septembre 2015

Une experte en genre et développement, Mariette Correa parle de l'impact que la pêche à petite échelle peut avoir sur l'autonomisation économique des femmes. Photo gracieuseté de l'ICSF.

Spécialiste en genre et développement, Mariette Correa est titulaire d'un doctorat en études du développement. Elle est actuellement coordinatrice principale des programmes pour le Collectif international d'appui aux travailleuses et travailleurs de la pêche artisanale (International Collective in Support of Fishworkers, ICSF). Cette organisation est un réseau international d'activistes sociaux œuvrant en faveur d'une industrie de la pêche équitable, autonome, durable et sans discrimination de genre ; ses activités sont coordonnées par un secrétariat dont le siège se trouve en Inde. Lors d'un événement récemment organisé par ONU Femmes aux Seychelles sur l'autonomisation économique des femmes dans l'Association des États riverains de l'océan Indien, Mme Correa a donné une communication sur la protection d'une pêche artisanale durable comme stratégie essentielle pour l'autonomisation économique des femmes.

Pouvez-vous décrire l'importance du rôle des femmes dans l'environnement maritime et les économies de la mer ?

Les femmes jouent un rôle crucial dans l'environnement maritime et les économies halieutiques, particulièrement dans le secteur de la pêche artisanale et à petite échelle, bien que leur contribution soit encore invisible et non reconnue. Elles représentent la moitié de la population active totale du monde entier pour l'ensemble de l'industrie des produits de la mer, y compris la pêche, l'aquaculture, la transformation des produits de la mer et tous les services associés. De plus, les femmes jouent un rôle majeur dans la pêche continentale, secteur important pour la sécurité alimentaire. Les activités des femmes, qu'elles soient rémunérées ou non, recouvrent la gamme complète des activités de toute la chaîne de valeur, ainsi que les activités avant et après capture. Elles s'occupent notamment du ramassage d'algues et de coquillages, de la pêche, de la fabrication et de la réparation des filets, du traitement des produits, de la vente et du commerce local et intrarégional. Les femmes qui travaillent dans la pêche artisanale jouent aussi un rôle clé en gérant les finances au niveau des ménages ainsi que les ressources aquatiques au niveau communautaire. Cela ne leur confère pas nécessairement de pouvoir de décision, car ces fonctions sont généralement ignorées et sous-estimées. Au sein des communautés côtières autochtones et locales, les femmes détiennent d'importantes connaissances écologiques locales et traditionnelles, qui contribuent à l'utilisation durable et à la conservation des écosystèmes marins et côtiers. 

Femmes collecteurs d'algues dans le sud de l’Inde. Photo: Shilpi Sharma

Quels sont les défis que les femmes, en particulier, doivent relever dans l'industrie marine/de la pêche en termes d'accès aux ressources, de participation aux organes de décision, etc. ?

Dans le secteur de la pêche artisanale et à petite échelle, les femmes ont du mal à faire valoir leurs droits en tant que travailleuses parce que leur rôle n'est souvent pas reconnu. Elles n'ont pas, ou peu, accès à la sécurité sociale, au capital et au crédit et il leur est difficile d'obtenir des droits fonciers et d'accéder aux ressources halieutiques. Elles sont en outre confrontées à des conditions de travail dangereuses, insalubres et inéquitables. Presque partout, les femmes qui travaillent dans le sous-secteur des activités après capture se battent constamment pour bénéficier ne serait-ce que d'installations rudimentaires dans les centres de débarquement et sur les marchés. Comme les femmes n'ont pas accès au capital dans le secteur de la pêche artisanale, elles ne disposent pas des ressources qui leur permettraient d'acheter l'équipement requis pour stocker le poisson et en maintenir la qualité et la fraîcheur, et elles ont donc moins de contrôle sur les marchés. Avec la mondialisation, la privatisation ainsi que la pollution et le changement climatique, l'accès aux poissons pour le traitement et la commercialisation a diminué.

Sur le lieu de travail et au niveau de la communauté et des ménages, les femmes sont exposées à la maltraitance et, dans certains cas, au commerce du sexe (du poisson en échange de rapports sexuels). Dans les communautés de pêcheurs artisanaux en général, et pour les femmes en particulier, l'accès à l'éducation, aux soins de santé et à l'assainissement est gravement compromis. Les femmes touchées par des catastrophes sont particulièrement vulnérables. Les connaissances qu'elles possèdent ne sont pratiquement pas reconnues, bien qu'elles aient des idées précieuses sur la manière d'améliorer l'utilisation durable des ressources marines. Dans l'industrie de la pêche, les femmes sont mal représentées dans les espaces de prise de décision et les fonctions de direction.

Après votre expérience du programme Marchandes de poissons à Mumbai, comment diriez-vous que la syndicalisation a aidé les femmes travaillant dans le secteur de la pêche à obtenir plus de droits et une meilleure protection ?

En 2014, l'aile féminine de Maharashtra Macchimar Kruti Samittee, un syndicat qui œuvrait en faveur des droits des marchandes de poissons, a fait un premier pas important vers une plus grande influence sur le développement de la ville en obtenant l'accord de la Corporation municipale du Grand Mumbai pour la réalisation d'un exercice conjoint de recensement des marchés aux poissons, tant officiels qu'informels, de la ville. Les marchandes de poissons de Mumbai, ainsi que d'autres organisations, se sont servies de cette étude de cartographie et des preuves photographiques pour empêcher l'expulsion d'un marché aux poissons. Les voyages d'immersion organisés par ICSF ont aussi aidé les marchandes de poissons du Maharashtra à comprendre la fonction et l'importance des coopératives, particulièrement sur le plan de l'accès aux marchés et au crédit.

Comment les politiques relatives à la pêche désavantagent-elles les femmes ?

Les politiques relatives à la pêche mettent souvent l'accent sur l'industrialisation et la centralisation des installations dans les zones urbaines. Dans de nombreux pays, cela a signifié que les femmes étaient marginalisées, voire écartées du secteur. De plus, le développement des infrastructures, le renforcement des capacités et les pratiques commerciales (formelles et informelles) du secteur au niveau des villages, où les femmes jouent un rôle clé, ont été négligés.

Quelles mesures sont prises au niveau international pour résoudre ces problèmes ?

En 2010, ICSF a facilité un accord international, surnommé le « programme commun d'égalité des sexes pour soutenir la vie et les moyens d'existence dans les communautés de pêcheurs », adopté par un vaste réseau de femmes issues d'organisations de pêche, d'universitaires, de professionnelles et professionnels, d'activistes sociaux et d'autres organisations de la société civile. Ce programme commun a servi à intégrer les préoccupations de genre dans les Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l'éradication de la pauvreté, adoptées par l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) en 2014 et dans les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale (2012). Ces directives reconnaissent le rôle vital des femmes dans la pêche artisanale et l'importance fondamentale de l'égalité de sexes pour assurer la durabilité de la pêche.

Il est impératif que ces directives soient maintenant mises en œuvre, donnant ainsi aux femmes la possibilité d'obtenir des droits fonciers, de participer de manière équitable aux processus de prise de décision et de bénéficier d'une protection contre la discrimination. Il convient en outre de créer des espaces permettant aux travailleuses de la pêche et à leurs organisations de participer au suivi de la mise en œuvre de ces directives.