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Reportage

La violence numérique est une violence réelle : le combat d’une activiste pour la sécurité et les droits humains

18 novembre 2025
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« Quand on s’éloigne de ses agresseurs, on se sent un peu en sécurité, mais la violence numérique vous poursuit partout », explique Ljubica Fuentes.

Ljubica Fuentes se souvient du moment où tout a basculé.

Étudiante en droit à la plus grande université publique d'Équateur, elle a levé la main pour contester une affirmation de son professeur selon laquelle les femmes n'étaient pas de vraies avocates, elles étaient là juste « pour se trouver un mec ». À partir de ce jour-là, elle a été traitée de « féminazi » (un terme péjoratif et insultant) dans son cursus.

Ce qui avait commencé par du harcèlement en classe s'est rapidement transformé en un cyberharcèlement cauchemardesque. Des messages privés sur Instagram lui intimaient de cesser de défendre les droits des femmes. Des utilisateurs anonymes ont inondé sa page Facebook universitaire de menaces. Des messages et des rumeurs circulaient sur le campus, contenant des menaces de viol. Un jour, elle a appris que quelqu'un avait été engagé pour l'agresser physiquement.

« J’ai compris que je devais quitter le campus pour préserver ma santé mentale et mon intégrité », confie L. Fuentes, qui s’est enfuie en pleine nuit pour suivre un semestre à l’étranger. Aujourd'hui, elle est avocate spécialisée dans les droits humains et fondatrice d'une organisation qui lutte contre les violences basées sur le genre dans l'enseignement supérieur.

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Ljubica Fuentes, Founder, ‘Ciudadanas del Mundo’, speaks during the panel discussion “The Manosphere: Understanding and Countering Online Misogyny” held in the SDG Media Zone during the 80th session of the United Nations General Assembly in New York on 22 September 2025
Ljubica Fuentes, Founder, ‘Ciudadanas del Mundo’, speaks during the panel discussion “The Manosphere: Understanding and Countering Online Misogyny” held in the SDG Media Zone during the 80th session of the United Nations General Assembly in New York on 22 September 2025. Photo: UN Women/Radhika Chalasani
Ljubica Fuentes, Founder, ‘Ciudadanas del Mundo’, speaks during the panel discussion “The Manosphere: Understanding and Countering Online Misogyny” held in the SDG Media Zone during the 80th session of the United Nations General Assembly in New York on 22 September 2025. Photo: UN Women/Radhika Chalasani

Abus en ligne : une épidémie mondiale visible mais ignorée

L'expérience de L. Fuentes n'est pas isolée. Les abus en ligne sont une réalité mondiale inquiétante. Entre 16 et 58 pour cent des femmes ont subi des violences basées sur le genre facilitées par la technologie (ou violence numérique). Selon une étude mondiale menée par l'Economist Intelligence Unit, 38 pour cent des femmes ont personnellement subi des abus en ligne, tandis que 85 pour cent en ont été témoins.

Pendant la pandémie de COVID-19, avec le passage à une vie numérique, les abus et le harcèlement en ligne ont explosé.

« Le patriarcat a su s’adapter pour atteindre les gens au sein même de leurs foyers », explique L. Fuentes. « En ligne, tout le monde devient plus audacieux. On pouvait se cacher derrière un écran et un faux identifiant utilisateur. »

Qu’est-ce que la violence numérique ? 

Les termes « abus en ligne » ou « violence numérique » désignent tout acte commis, facilité, aggravé ou amplifié par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication ou d’autres outils numériques, qui entraîne ou est susceptible d’entraîner un préjudice physique, sexuel, psychologique, social, politique ou économique, ou d’autres atteintes aux droits et libertés.

On parle également de « violence contre les femmes facilitée par la technologie », un terme qui décrit mieux la manière dont les technologies peuvent permettre de nuire aux femmes, en ligne comme hors ligne.

La révolution numérique a à la fois exacerbé les formes existantes de violences basées sur le genre (telles que le harcèlement sexuel, le harcèlement obsessionnel, les discours haineux, la désinformation, la diffamation et l'usurpation d'identité) et créé de nouvelles formes d'abus (telles que le piratage informatique, la manipulation de l’opinion (astroturfing), l’utilisation abusive de vidéos et d'images, y compris les deepfakes, le doxing, le cyberharcèlement et le grooming en ligne, entre autres).

En savoir plus

Quand le virtuel devient terriblement réel

La violence numérique ne se limite pas à des mots sur un écran, c'est une violence réelle qui a des conséquences concrètes.

Pour L. Fuentes, le harcèlement en ligne l’a obligée à scruter constamment chaque publication, chaque opinion, chaque relation sur les réseaux sociaux.

« Cette surveillance constante vous prive de votre tranquillité », explique-t-elle. « Il faut toujours être préparée à 120 pour cent avant de publier son avis en ligne. » Si vous êtes féministe, si vous êtes activiste, vous n'avez pas le droit de vous tromper. Vous n'avez même pas le droit d'avoir un passé. »

Les jeunes femmes et les filles sont particulièrement vulnérables : 58 pour cent ont subi une forme de harcèlement en ligne, selon une étude mondiale. Les femmes occupant des fonctions publiques sont confrontées à des taux encore plus élevés. Dans son dernier rapport (2020), l’UNESCO indique que 73 pour cent des femmes journalistes ont subi des violences en ligne dans le cadre de leur travail.

Les conséquences vont bien au-delà du domaine numérique. Les femmes et les filles abandonnent leurs études, réduisent leur présence en ligne, souffrent de problèmes de santé mentale et perdent confiance en elles pour s'exprimer. Certaines subissent des violences physiques, voire des féminicides, lorsque les violences numériques s'intensifient dans le monde réel.

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Les jeunes femmes et les filles sont exposées à un risque accru de violence numérique, 58 % d'entre elles ayant déjà été victimes d'une forme de harcèlement en ligne, selon une étude mondiale. Illustration photographique : ONU Femmes/Ploy Phutpheng
Les jeunes femmes et les filles sont exposées à un risque accru de violence numérique, 58 % d'entre elles ayant déjà été victimes d'une forme de harcèlement en ligne, selon une étude mondiale. Illustration photographique : ONU Femmes/Ploy Phutpheng
Les jeunes femmes et les filles sont exposées à un risque accru de violence numérique, 58 % d'entre elles ayant déjà été victimes d'une forme de harcèlement en ligne, selon une étude mondiale. Illustration photographique : ONU Femmes/Ploy Phutpheng

Combler les carences de la justice et soutenir les organisations féministes : une priorité

Malgré l’ampleur de la crise, moins de la moitié des pays disposent de lois permettant de poursuivre les abus en ligne.

« Ils ne disposent d’aucune loi qui aborde ce problème », remarque L. Fuentes. « Si vous vous adressez à un avocat commis d'office, il vous dira que vous devez attendre cinq ans pour que cette affaire soit réglée. Êtes-vous sûr·e de vouloir vous lancer là-dedans ? »

La normalisation des carences du système judiciaire empêche les survivantes de signaler les abus ou de demander justice. Les entreprises technologiques, quant à elles, ont tardé à assumer leur responsabilité concernant les violences commises sur leurs plateformes.

Chaque année, l'organisation de L. Fuentes travaille à la prévention précoce de la violence avec 600 personnes, et elle aide les universités à élaborer des protocoles de sécurité. Elle offre un assistance juridique aux survivantes et mobilise chaque année un millier de personnes dans le cadre de campagnes de sensibilisation.

C’est précisément ce type de travail de terrain mené par les féministes et les organisations de femmes qu’il faut soutenir. L. Fuentes fait partie d'un comité directeur de la société civile du Programme ACT, un engagement révolutionnaire entre la Commission européenne et ONU Femmes, qui veille à ce que le programme réponde aux réalités et priorités des femmes et des filles sur le terrain.

Bien qu'il ait été prouvé qu'un mouvement féministe fort et indépendant est le facteur le plus déterminant pour impulser des changements politiques et mettre fin à la violence à l'égard des femmes, les récentes coupes budgétaires sans précédent imposées aux organisations de défense des droits des femmes ont considérablement réduit les services et le soutien offerts. Dans une enquête mondiale menée par ONU Femmes dans le cadre du Programme ACT entre juin et juillet 2025, plus de 34 pour cent des personnes interrogées ont indiqué que les coupes budgétaires avaient entraîné la suspension de programmes, et un taux effarant de ​​89 pour cent ont signalé des réductions importantes ou significatives de l'accès des survivantes aux services de soutien dans leurs communautés.

Le Programme ACT travaille déjà avec plus de 500 organisations de défense des droits des femmes pour renforcer leurs capacités, leurs coalitions et leurs réseaux. Un des objectifs clés du programme est de soutenir de jeunes leaders comme L. Fuentes et de leur donner les moyens de se faire entendre.

Ce qui doit changer pour mettre fin à la violence numérique et ce que vous pouvez faire dès maintenant

Fuentes a des conseils à donner aux gouvernements, universités, entreprises technologiques, ainsi qu'aux femmes et aux filles qui lisent son histoire.

  • Aux gouvernements et universités : Élaborez des lois et des protocoles complets pour lutter contre la violence numérique. Mettez en place des mécanismes de responsabilisation même lorsqu’aucun abus n’a lieu sur les campus mêmes.
  • Aux entreprises technologiques : Investissez dans des mesures de sécurité et embauchez des activistes des droits des femmes pour créer des espaces en ligne plus sûrs. Assumez la responsabilité des violences commises sur vos plateformes.
  • Aux enseignant·e·s : Apprenez à reconnaître et à interrompre les schémas de violence numérique en milieu scolaire.

Si vous êtes victime de violence numérique, voici ce que L. Fuentes préconise :

  • Éteignez votre téléphone et prenez un moment pour respirer. « Quand on s’arrête, on a l’espace nécessaire pour comprendre ce qu’il faut faire », conseille L. Fuentes. La violence numérique est une spirale infernale qui vous piège si vous continuez à interagir avec des contenus abusifs.
  • Parlez-en à des personnes de confiance. Vous n'êtes pas seule et vous n'y êtes pour rien. « Vous pouvez décider de ce que vous voulez faire de votre corps, de vos photos, de vos informations personnelles. Cela ne signifie pas que vous donnez votre accord à la violence. »
  • Faites attention à ce que vous consommez. Sachez qui vous suivez et avec quel contenu vous interagissez. « Il est important de savoir quel contenu nous consommons et de qui il provient. »

L. Fuentes a persévéré malgré cette épreuve et est finalement devenue la représentante légale dans l’affaire contre le professeur qui lui avait initialement affirmé que les femmes ne pouvaient pas être avocates. Aujourd'hui, elle continue de se battre, non seulement pour elle-même, mais aussi pour la génération suivante.

« Je vais tout revivre à nouveau », dit-elle, les larmes aux yeux, « juste pour savoir que personne d'autre n'aura à vivre ce que j'ai vécu. »

Pour plus de conseils sur la manière de repérer les signes d’abus et d'obtenir de l'aide, consultez notre Guide pratique pour la sécurité en ligne.

16 Jours d’activisme : #PasDExcuse pour la violence en ligne

Les espaces numériques et en ligne devraient donner aux femmes et aux filles les moyens d'agir. Pourtant, chaque jour, pour des millions de femmes et de filles, le monde numérique est devenu un véritable champ de mines où se mêlent harcèlement, abus et contrôle. 

Du 25 novembre au 10 décembre, rejoignez la campagne UNiTE pour vous informer et agir afin de mettre un terme aux violences numériques subies par les femmes et les filles.

Rejoignez la campagne
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16 Days of Activism 2025 campaign image. In the photo a woman looks at the camera surrounded by hateful emojis. Photo: UN Women.

Sujets

  • Élimination de la violence contre les femmes et les filles
  • Technologies de l’information et des communications

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