Œuvrer pour une stimulation économique bénéfique aux femmes

Tribune d’Anita Bhatia, directrice exécutive adjointe d’ONU Femmes

Date : jeudi 15 octobre 2020

Tribune publiée par Post Opinión – the Washington Post

La pandémie a été particulièrement éprouvante pour les femmes et, si aucune mesure n’est prise rapidement, les progrès réalisés au cours des 25 dernières années en faveur de l’égalité des sexes seront annihilés. Ce sont les conclusions désespérantes auxquelles est parvenue l’étude « Évaluations rapides du genre » menée récemment par ONU Femmes et ses partenaires institutionnels à travers le monde. Malheureusement, une grande partie de ces conclusions était à prévoir. Cette crise a frappé les femmes en même temps dans les trois domaines où les inégalités entre les sexes sont les plus prononcées et les plus persistantes : les revenus, la santé et la sécurité. Les secteurs employant principalement des femmes, ceux qui couvrent toute une panoplie d’activités allant de l’hospitalité et des travaux domestiques jusqu’au travail informel et à temps partiel, ont été gravement touchés. Les dépenses publiques en faveur des services de gynécologie et de reproduction sont suspendues, ou sont retardées par la lutte contre le virus. Et la violence contre les femmes a augmenté de manière exponentielle en pleine période de confinement.

Les gouvernements ont réagi aux effets économiques de la COVID-19 par des mesures de stimulation budgétaire et monétaire. Leur réaction a été rapide et massive : un total de plus de dix mille milliards de dollars a été dégagé, et ce montant continue à augmenter. Il fallait qu’elle le soit. Mais cette riposte a largement ignoré les besoins des femmes. Seul un pays sur huit a mis en place des mesures pour protéger les femmes contre les impacts socio-économiques du virus. Cela est plutôt ironique, car l’application d’une optique de genre à la stimulation ne serait pas seulement favorable à l’égalité des droits : elle rendrait également la reprise économique plus rapide et plus forte pour toutes et tous.

Heureusement, il est encore temps d’exploiter les synergies entre la reprise de la croissance économique et les progrès en matière d’égalité des sexes. La semaine prochaine, les ministres des Finances et les représentants des banques centrales du monde entier vont assister – cette fois virtuellement – aux réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale. La réalité de la situation leur envoie un message : les décisions à propos des efforts en cours et à venir en vue de relancer l’économie, que ceux-ci soient de nature fiscale, légale ou réglementaire, ne peuvent et ne devraient être prises qu’en tenant compte des femmes, et en leur donnant la possibilité de participer à ces mêmes décisions et d’être présentes dans ces réunions.

Quelles sont les mesures précises qu’il est possible de prendre ? À court terme, les mesures de stimulation budgétaire, qu’elles soient sous forme d’exonérations fiscales, de transferts d’espèces ou de prêts bonifiés, devraient comporter des mesures prioritaires pour les secteurs où les femmes sont surreprésentées, notamment dans celui des travaux domestiques. Il devrait en aller de même pour les entreprises selon leurs tailles respectives, sachant que les femmes sont surtout présentes et plus nombreuses dans le segment des micro- et des petites entreprises. Du côté des dépenses, la fourniture de services relatifs à la reproduction et à la gynécologie devrait être rétablie dans les plus brefs délais. Bien qu’elles ne soient pas aussi importantes que le traitement des patients atteints de la COVID19, elles sont également cruciales. Et, bien qu’autant d’attention soit accordée aux revenus et aux dépenses, le financement des déficits budgétaires pourrait également être l’un des principaux moyens d’accélérer l’égalité des sexes : au cours des prochaines années, les gouvernements vont devoir se démener pour refinancer les énormes dettes qu’ils auront accumulées pendant la pandémie. Il sera alors grand temps de mettre en place des « obligations de genre », tant comme signe d’engagement envers les droits des femmes que comme façon de faire appel à la cohorte des gestionnaires d’actifs qui s’intéressent aux investissements promouvant les causes environnementales, sociales et de gouvernance. L’on estime que cette cohorte gère un portefeuille financier d’une valeur de quelque 80 mille milliards de dollars, et que même si une petite partie de ces montants était affectée à l’égalité des sexes elle pourrait avoir des impacts positifs dont l’ampleur serait considérable.

Le programme des politiques à mettre en œuvre pour un relèvement à moyen terme doit aussi bénéficier de toute l’attention voulue. Cette crise est une occasion de progresser sur des réformes qui se font attendre depuis longtemps. Cinq de celles-ci s’imposent. Premièrement, l’adaptation des règles des marchés publics aux besoins et aux capacités d’affaires gérées par des femmes. En deuxième lieu, le comblement de la fracture numérique entre les femmes et les hommes, à mesure que les emplois effectués en ligne par des moyens informatiques augmentent. En troisième lieu, rendre le coût de la garde d’enfants et l’éducation de la petite enfance abordable pour tous et tous. Quatrièmement, s’assurer que les systèmes et les données statistiques comprennent une dimension féminine. Et cinquièmement, mettre un terme une fois pour toutes au fléau de la violence basée sur le genre.

À l’évidence, le choix des politiques à appliquer, tant dans le court que le moyen terme, dépend des contextes nationaux. Le point de départ d’un pays a son importance. Ce qui semble possible dans un endroit peut s’avérer impossible dans un autre. Par ailleurs, la politique et les capacités institutionnelles jouent un rôle majeur. Pour aider les gouvernements à adapter leurs réponses aux réalités locales, ONU Femmes a lancé un ensemble d’indicateurs quantitatifs, réglementaires et politiques visant à évaluer les effets des mesures de stimulation économique sur le genre. Ces indicateurs, qui couvrent tout un éventail de questions allant des moyens de subsistance et de la protection sociale jusqu’au logement et au secteur bancaire central, constituent un outil puissant permettant d’orienter les décisions. Plusieurs pays les utilisent déjà. Il faut espérer que tous les utiliseront bientôt.

Il est temps que les gouvernements, ainsi que les institutions internationales, prennent des mesures décisives en faveur des femmes avant que les progrès des dernières décennies ne soient perdus.