Op ed: Comment la COVID-19 peut être porteuse d’une justice de genre

Projet de tribune commune de la directrice exécutive d’ONU Femmes, Phumzile Mlambo-Ngcuka, et de la commissaire européenne chargée de l’égalité, Helena Dalli

Date : jeudi 23 juillet 2020

Les fléaux façonnent le cours de l’histoire. Au lendemain de l’épidémie de grippe espagnole de 1918, un plus grand nombre de femmes sont entrées sur le marché du travail et ont assumé des rôles auparavant réservés aux hommes. Certaines ont même perçu un salaire égal à celui de leurs prédécesseurs et d’autres ont accédé à des postes à responsabilités. Un siècle plus tard, alors que nous sommes confrontés à une autre pandémie, nous continuons à lutter âprement en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, la crise du coronavirus amplifiant les inégalités et les déséquilibres de pouvoir qui existent et affectent les femmes de manière disproportionnée, comme on peut aussi l’observer dans l’augmentation dramatique des violences conjugales. Pourtant, la pandémie nous offre également l’occasion de «reconstruire en mieux» et de transformer les inégalités structurelles entre les femmes et les hommes.

La première étape consiste à comprendre où se situent les principaux clivages – par exemple, dans l’économie du soin qui est en proie à de grandes difficultés. Aux quatre coins du monde, les femmes accomplissent en moyenne trois fois plus de tâches familiales et domestiques non rémunérées que les hommes, et ce sont elles qui dispensent la plus grande partie des soins prodigués aux enfants. D’après un récent rapport de l’OIT, 606 millions de femmes en âge de travailler déclaraient ne pas être en mesure d’obtenir un travail rémunéré en raison de leurs activités familiales et ménagères non rémunérées, contre 41 millions d’hommes dans la même situation. Les mesures de confinement imposées par la pandémie, les injonctions de rester chez soi et la fermeture des écoles ont exacerbé cette ligne de faille jusqu’au point de rupture, à mesure que les femmes ont assumé un surcroît de tâches familiales, venant le plus souvent s’ajouter à l’exercice d’une profession rémunérée dite essentielle ou d’un emploi régi selon des modalités inédites de travail à distance.

Les femmes se trouvent également en première ligne dans le domaine des services de santé et de soins qu’elles prodiguent tout en risquant au quotidien d’être infectées par le coronavirus. À l’échelle mondiale, les femmes représentent 69 % des professionnels de la santé et 88 % du personnel soignant. Dans l’UE, les prestataires de services à la personne sont souvent des travailleuses migrantes originaires de pays plus pauvres qui comblent les pénuries dont souffre le secteur du soin de pays plus riches – et qui sont employées comme infirmières, prestataires de services de soins de longue durée ou travailleuses domestiques – s’occupant des autres tout en ayant dû quitter famille et enfants.

Les activités de soins – rémunérées ou non – permettent d’assurer la pérennité de nos sociétés et de nos économies mais les femmes en paient le prix fort. Ces activités doivent bénéficier d’un meilleur appui et être plus équitablement partagées. Il nous faut redoubler d’efforts pour garantir l’investissement dans les systèmes de santé, de garde d’enfants et de soins de longue durée.

Les services de garde d’enfants ont besoin d’investissements ciblés et accrus. Plus il y aura de services de garde d’enfants abordables et de qualité, plus nombreuses seront les femmes qui pourront occuper un emploi rémunéré; et plus ces services seront subventionnés, plus les parents y auront recours. L’UE aide les pays européens en accordant à ces services un soutien financier ciblé et fondé sur les besoins. Pour autant, l’absence de services appropriés de garde d’enfants se solde par de lourdes pertes financières, estimées à 350 milliards d’euros par an dans l’UE, dues à la participation limitée des femmes à la vie économique.

La crise du coronavirus met en évidence l’urgence qu’il y a à investir durablement dans des services d’accueil des enfants et d’autres services, y compris des services essentiels destinés aux personnes ayant survécu à des actes de violence et des services de santé sexuelle et génésique. Par ailleurs, les informations sans cesse plus nombreuses à l’échelle de la planète qui font état d’une «pandémie de l’ombre», pour désigner les violences conjugales et d’autres formes de violence contre les femmes, soulignent combien il est important de poursuivre nos actions de prévention et de réaction en la matière, par exemple à travers l’initiative Spotlight de l’UE et de l’ONU.

Il est également impératif de repenser le processus décisionnel en matière de santé publique. Alors que les femmes dispensent l’essentiel des services de soins de santé, en 2019, 72 % environ des cadres dirigeants de la santé dans le monde étaient des hommes. Le rapport dressé par ONU Femmes, qui fait le point sur les droits des femmes, met clairement en évidence ce schéma d’inégalité structurelle: les hommes comptent pour 75 % des parlementaires, occupent 73 % des postes d’encadrement, représentent 70 % des négociateurs chargés des questions climatiques et presque la totalité des négociateurs d’accords de paix. Si nous voulons faire triompher l’égalité, cet état de fait doit changer. Qui dit reconstruire en mieux, dit intégrer les femmes dans la prise de décision – et procéder aux changements structurels, notamment dans le système de soins, qui vont résolument dans ce sens.

C’est pourquoi la Commission européenne, dans sa stratégie en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes 2020-2025, a fait figurer en bonne place la question du leadership féminin parallèlement à une campagne de lutte contre les stéréotypes sexistes. Nous devons veiller à ce que la dimension de l’égalité entre les femmes et les hommes soit pleinement prise en compte dans l’éducation afin de promouvoir un avenir qui en soit empreint. À cet égard, la Journée internationale des femmes et des filles de science, célébrée le 11 février, illustre parfaitement l’action concrète menée par les Nations unies et ses États membres pour lutter contre la ségrégation entre les femmes et hommes dans le processus éducatif.

Alors que le monde cherche le meilleur moyen de se remettre de la pandémie de coronavirus et de renforcer sa résilience, nous exhortons tous les pays à réaliser dans l’économie du soin les investissements qui auraient dû être faits il y a bien longtemps. Cela suppose de hiérarchiser les dotations budgétaires pour élargir l’accès aux services de soins et améliorer leur qualité et pour garantir un travail décent et une protection sociale. Ces investissements seront indispensables à une reprise durable aux retombées multiples: les femmes ayant des responsabilités familiales qui sont susceptibles d’avoir perdu leur emploi (ré)intègreront plus facilement le marché du travail; les ressources seront orientées vers l’économie du soin qui pourrait permettre de créer des emplois alors que les taux de chômage grimpent en flèche et que les gouvernements sont soucieux de redonner un travail aux personnes sans emploi; et nous soutiendrons les emplois verts dans le secteur des soins à la personne tout en évitant que l’environnement ne continue à se dégrader, et en maintenant avec fermeté au nombre de nos priorités la justice de genre et la justice climatique.

Faisons de cette crise une chance à saisir pour susciter un changement positif et construire un avenir plus égalitaire pour tous.