Les visages du leadership : Rencontre avec Jittirat Tantasirin, qui ouvre aux femmes les portes de l’industrie automobile en Thaïlande

Date : mercredi 10 mars 2021

Jittirat Tantasirin s’affaire avec des ingénieurs automobiles dans les locaux d’ATTA Autohaus. Photo : ONU Femmes/Nicolas Axelrod

Pour Jittirat Tantasirin, la directrice générale d’ATTA Autohaus, l’un des concessionnaires Mercedes-Benz agréés en Thaïlande, « un véritable leader en fait naître d’autres ».

Les faits

  • La participation pleine et effective des femmes à la vie publique et à la prise de décisions, ainsi que l’élimination de la violence, est essentielle pour soutenir leur autonomisation dans d’autres secteurs, notamment le secteur privé, les médias, les arts et le sport.
  • Les progrès réalisés pour accroître la représentation des femmes dans la vie publique et la prise de décisions ont été trop lents. Seuls 22 pays sont dirigés par une femme, seuls 3 pays comptent 50 pour cent ou plus de femmes dans leur parlement et seulement 7,4 pour cent des entreprises Fortune 500 sont dirigées par des femmes.
  • La violence contre les femmes dans la vie politique et publique empêche celles-ci d’accéder à leur pouvoir et fait taire leur voix dans la prise de décisions, les atteintes en ligne et la cyberintimidation étant de plus en plus fréquentes.
  • Les quotas de femmes augmentent la représentation des femmes dans les assemblées législatives et dans le secteur privé, lorsqu’ils sont bien conçus et effectivement mis en œuvre.
  • Tout le monde souffre de la sous-représentation des femmes. Une étude des groupes de travail sur la COVID-19 de 87 pays a révélé que seulement 3,5 pour cent d’entre eux avaient atteint la parité entre les sexes. Pour une réponse et un redressement efficaces après la COVID-19, les femmes doivent participer à la prise de décisions afin que les politiques et les budgets répondent aux besoins de chacun et permettent de reconstruire en mieux.

Pour en savoir plus sur le leadership des femmes, voir le Rapport du Secrétaire général des Nations Unies

Avec la propagation de la pandémie de COVID-19 dans le monde entier, les entreprises ont dû faire face aux conséquences économiques et sociales sans précédent de la crise. Le secteur automobile n’a pas fait exception : avec les mesures de confinement et les injonctions à « rester chez soi » en vigueur dans de nombreuses régions du monde, les concessionnaires ont dû passer au numérique. Mme Tantasirin et son équipe ont exploité les nouvelles technologies pour révolutionner les modèles de vente au détail et accroître la place des femmes dans le secteur.

En mars 2020, alors que la pandémie s’intensifiait et qu’un couvre-feu national était instauré, Jittirat Tantasirin a lancé le tout premier espace d’exposition du pays, « Digital Smart Space », conçu pour offrir une expérience client sans contact. La gamme de services de haute technologie de la concession comprend désormais l’ATTA Bot, un assistant de service personnel à la demande qui se déplace de manière autonome et transmet sans fil aux clients des informations sur les voitures disponibles et le prix des différentes options. Le robot peut même aider les clients à programmer un essai ou une consultation à distance.

Faire avancer la cause des femmes, tout en s’adaptant aux nouveaux modes de fonctionnement des entreprises

« Que ce soit en matière d’automatisation, de réalité virtuelle ou de robotique, les technologies innovantes nous aident à faire face à l’impact considérable et immédiat de la COVID-19 : c’est le cas par exemple de notre robot ATTA, qui redéfinit le processus d’achat d’une voiture grâce à des guides d’utilisation en ligne et des visites virtuelles de notre showroom. Avec la pandémie, les consommateurs accordent plus d’importance à la santé et à la sécurité. [Ces technologies] aident également nos vendeuses à se sentir respectées et en sécurité, et elles peuvent ainsi se concentrer sur le service à la clientèle sans craindre de harcèlement sexuel », explique Mme Tantasirin.

Le harcèlement sexuel à l’égard des femmes dans les espaces publics est un problème persistant en Thaïlande, comme dans d’autres parties du monde, et il sévit dans l’industrie automobile et la vente, où les femmes sont victimes de harcèlement, d’attouchements et d’intimidation de la part de clients, de collègues ou de superviseurs. Un sondage en ligne mené en juin 2019 par la société d’études de marché britannique YouGov a révélé qu’un Thaïlandais sur cinq (21 % des 1 107 personnes interrogées) avait été victime de harcèlement sexuel. La plupart des expériences de harcèlement sexuel ont eu lieu dans des lieux publics, tels que les transports publics (27 pour cent), les boîtes de nuit (18 pour cent), les écoles et les universités (17 pour cent) et d’autres lieux publics (29 pour cent).

Jittirat Tantasirin pose pour une photo dans le cadre de la campagne #GénérationÉgalité. Photo : ONU Femmes/Nicolas Axelrod.

Alors que la Thaïlande se classe au 2e rang mondial en termes de représentation des femmes parmi les cadres supérieurs, l’absence de progrès en matière de parité au sein des équipes de direction dans son industrie automobile est de plus en plus manifeste. Jittirat Tantasirin s’est très tôt passionnée pour les droits de la femme, en voyant sa mère (Penjan Tantasirin), l’une des premières femmes membres du conseil d’administration de Benz Talingchan, s’attaquer à la discrimination et aux stéréotypes dans son travail.

« Il faut beaucoup d’efforts pour réussir dans ce secteur. Alors que la représentation des femmes au sein des conseils d’administration s’améliore lentement, il persiste une culture de méfiance à l’égard de la capacité des femmes à diriger efficacement », explique Jittirat Tantasirin. Et d’ajouter : « [Ma mère] était la seule femme au conseil d’administration, et ses idées étaient toujours remises en question dans une industrie [où les postes de direction sont généralement] occupés par des hommes. Il est très difficile de faire évoluer ces préjugés profondément ancrés ».

D’après les prévisions du gouvernement thaïlandais, pas moins de 700 000 travailleurs hautement qualifiés seront nécessaires dans l’industrie automobile d’ici 2022, car l’automatisation modifie les emplois et la façon dont les entreprises fonctionnent. Aujourd’hui, en tant que directrice générale d’ATTA Autohaus, Jittirat Tantasirin y voit une occasion de développer un vivier de talents féminins, de nommer davantage de femmes à des postes plus élevés et d’aider les employés prometteurs à acquérir les compétences dont ils auront besoin pour réussir et devenir des leaders. En conséquence, elle a introduit des mesures spécifiques pour favoriser l’autonomisation des femmes et une culture d’intégration des femmes sur le lieu de travail par des stratégies de recrutement, un avancement fondé sur les performances et une approche de gestion reposant sur l’« holacratie », ainsi qu’un accompagnement qui favorise la santé émotionnelle et le bien-être des employés. L’entreprise indique également que 60 pour cent des membres de son conseil d’administration actuel sont des femmes.

Investir dans le leadership des femmes, une bonne affaire

« Les femmes sont une source de talents sous-exploitée. Les entreprises qui font les bons investissements maintenant peuvent établir des affaires qui seront viables au-delà de la crise du coronavirus. Tout se résume à la vitesse à laquelle les entreprises peuvent mettre à profit des talents féminins inexploités et les aider à devenir des expertes dans leur domaine », souligne Mme Tantasirin.

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« Il est important pour moi de créer un lieu de travail ouvert aux femmes, car la diversité et la variété permettent de créer une meilleure expérience pour les clients »


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Parmi les initiatives en faveur de l’autonomisation des femmes dont elle est la plus fière se trouve #She'sMercedes – une initiative mondiale de Mercedes-Benz qu’elle a transposée au niveau local pour motiver, mettre en réseau et autonomiser les femmes qui aspirent à porter le changement. Depuis l’ouverture de sa concession, l’initiative a déjà forgé des partenariats avec sept femmes entrepreneurs thaïlandaises de renom qui ont partagé des témoignages inspirants sur la façon dont elles mènent chacune un mode de vie « sans carbone » et s’attaquent aux défis environnementaux. Selon Mme Tantasirin, la prochaine phase de son projet visera à créer un espace de dialogue pour que les femmes dirigeantes puissent co-créer des solutions durables et partager la manière dont elles adaptent leurs entreprises et leurs chaînes d’approvisionnement à la « nouvelle normalité » depuis la pandémie.

Pour Mme Tantasirin, « l’initiative #She'sMercedes [crée un espace pour] les femmes où parler des opportunités, apprendre et défendre ce en quoi elles croient. Nous devons vraiment nous assurer que les femmes disposent des ressources nécessaires pour traverser cette période difficile et réaliser leur plein potentiel. Il est important pour moi de créer un lieu de travail ouvert aux femmes, car la diversité et la variété permettent de créer une meilleure expérience pour les clients ».

Jittirat Tantasirin, qui a remporté le prix ONU Femmes récompensant les lieux de travail intégrant la dimension de genre en Thaïlande en décembre 2020, accorde actuellement la priorité à l’alignement de son entreprise sur les Principes pour l’autonomisation des femmes (PEF). Dans le cadre d’un programme d’ONU Femmes, WeEmpowerAsia, financé par l’Union européenne, son entreprise prend des mesures pour mettre en œuvre les PEF. La région Asie-Pacifique compte désormais plus de 900 signataires des PEF et, à ce jour, 29 entreprises thaïlandaises les ont adoptés.