L’avis de l’expert : dix années d’efforts pour lutter contre la violence sexuelle dans les situations de conflit – Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Pablo Castillo Díaz, expert en politique chez ONU Femmes, concentre son travail sur les efforts déployés pour prévenir la violence sexuelle et basée sur le genre dans les situations de conflit, de post-conflit et d’urgence, et pour y remédier. Il travaille également à intégrer la question de l’égalité des sexes au sein des opérations de maintien de la paix et, en collaboration avec le Conseil de sécurité des Nations Unies, il se penche sur les questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité. Avant de rejoindre les Nations Unies en 2009, il a enseigné la politique internationale dans plusieurs universités aux États-Unis, dont les universités Rutgers, Fordham, Queens et Lehman.

Date : vendredi 30 juin 2017

À propos de l’auteur:

Photo: UN Women/Ryan Brown

Pablo Castillo Díaz, expert en politique chez ONU Femmes, concentre son travail sur les efforts déployés pour prévenir la violence sexuelle et basée sur le genre dans les situations de conflit, de post-conflit et d’urgence, et pour y remédier. Il travaille également à intégrer la question de l’égalité des sexes au sein des opérations de maintien de la paix et, en collaboration avec le Conseil de sécurité des Nations Unies, il se penche sur les questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité. Avant de rejoindre les Nations Unies en 2009, il a enseigné la politique internationale dans plusieurs universités aux États-Unis, dont les universités Rutgers, Fordham, Queens et Lehman.

L’an dernier, après 52 années de conflit, la Colombie a signé un accord de paix. Cette étape-clé a été rendue possible grâce à des femmes telles que la journaliste Jineth Bedoy qui, en 2009, est sortie de son silence en relatant l’agression sexuelle dont elle avait été victime, afin d’amorcer une campagne courageuse au nom des milliers de femmes et de filles violées par toutes les parties au conflit, lors de la guerre civile qui a frappé le pays. Cet acte de bravoure a donné un nouvel élan au mouvement mondial qui commençait déjà à se faire entendre. 

Il y a dix ans, les Nations Unies lançaient leur toute première campagne mondiale de lutte contre la violence sexuelle dans les situations de conflit. Au cours de la décennie qui a suivi, l’éradication de la violence sexuelle dans les situations de conflit est devenue le point central d’une série de résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, d’appels à l’action, d’engagements nationaux ainsi que des mandats des missions de maintien de la paix. Les subventions allouées à la recherche, aux activités de plaidoyer et aux programmes ont augmenté considérablement, et des centaines de milliers de victimes ayant survécu à la violence sexuelle bénéficient tous les ans de nouveaux programmes d’aide. Aujourd’hui, un nouveau groupe d’avocats et d’enquêteurs spécialisés s’occupent de ces affaires. Les journalistes rapportent ces atrocités avec une régularité jusque-là inégalée.

Ces dernières années, nous avons été les témoins de nombreuses premières historiques en matière de jurisprudence internationale concernant la violence sexuelle dans les situations de conflit, ainsi que d’avancées sans précédent en termes de réparations

allouées aux victimes ayant survécu à la violence sexuelle. En 2009, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone a prononcé la toute première condamnation jamais infligée par une cour internationale pour crimes contre l’humanité que sont l’esclavage sexuel et le mariage forcé. L’année dernière, dans le cadre de l’affaire Sepur Zarco, le Guatemala est devenu le premier pays où un tribunal national a condamné la pratique de l’esclavage sexuel en période de conflit armé. En 2016, la Cour pénale internationale (CPI) a prononcé sa première condamnation pour des crimes à caractère sexuel et basés sur le genre contre Jean-Pierre Bemba concernant les atrocités commises en République centrafricaine. Cette année, il y a seulement quelques mois, dans le cadre d’une autre affaire contre un chef de guerre congolais, la CPI a statué que le droit humanitaire international interdisait le viol et l’esclavage sexuel commis contre des soldats de son propre camp, et non pas uniquement à l’encontre de populations civiles et de soldats ennemis.

Dans le cadre de mon travail, j’ai également assisté, au fil des ans, à d’innombrables débats visant à déterminer si les résolutions du Conseil de sécurité sont des outils adéquats ou si les célébrités sont des défenseurs appropriés ; si la focalisation sur la violence sexuelle dans les situations de conflit réduit les femmes et les filles à l’état de victimes, plutôt que de mettre en lumière leur potentiel en tant qu’agentes du changement ; et si l’accent mis sur la violence sexuelle dans les situations de conflit a pour effet de négliger d’autres formes de violence à l’égard des femmes et des filles qui sont davantage répandues. Certains s’inquiètent de ce que trop de ressources sont investies dans les actions de plaidoyer et de coordination au niveau mondial plutôt que dans les services mêmes dédiés aux populations sur le terrain. Certains universitaires dissuadent leurs étudiants de s’orienter vers ce domaine, où le nombre de chercheurs augmente rapidement, de crainte d’une saturation ou encore d’une motivation ou d’une approche inadaptée. J’ai pris part à des discussions cherchant à évaluer si nos interventions accordent trop ou trop peu d’attention aux données, aux auteurs de crimes ou aux victimes qui ont survécu, ainsi qu’à la participation des hommes en tant qu’acteurs de la sécurité, dirigeants politiques ou chefs religieux, ou en tant que victimes eux-mêmes.

Ces débats sont tous aussi importants les uns que les autres, mais ils devraient tous partager les mêmes prémices, à savoir que la violence sexuelle liée aux situations de conflit reste omniprésente et que les interventions des gouvernements et de la communauté internationale demeurent insuffisantes et inadaptées dans certains cas, voire qu’elles relèvent d’une négligence scandaleuse et complice dans d’autres.

En 2009, au moins 109 femmes et filles ont été violées ou agressées sexuellement par les forces de sécurité lors de la répression d’un rassemblement pro-démocratie à Conakry. En 2010, des rebelles ont violé, en seulement trois jours, près de 400 civils à Walikale, dans la province du Nord-Kivu de l’est de la République démocratique du Congo. À ce jour, personne n’a été traduit devant un tribunal national ou une cour internationale pour ces atrocités. Les quelque 300 filles de Chibok qui ont été enlevées en 2014 ne sont que l’exemple le mieux connu des milliers de femmes et de filles nigérianes qui ont subi le même sort. Les milliers de Yézidis réduites en esclavage par l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) ) ne représentent aussi qu’une fraction des nombreuses femmes et filles qui ont été victimes de la traite, vendues ou violées – des pratiques qui résident au cœur de l’idéologie et de la stratégie économique de ce groupe armé en Irak et en Syrie. Plus tôt cette année, les Nations Unies ont indiqué que la violence sexuelle avait atteint des « proportions épiques » dans le cadre de la guerre civile au Soudan du Sud.

Depuis 2009, le Secrétaire général des Nations Unies intègre dans ses rapports annuels, à l’attention du Conseil de sécurité, des informations relatives à la violence sexuelle liée aux conflits qui sévit dans 27 pays. L’impunité reste toujours très répandue, les services aux victimes sont toujours trop peu nombreux et nos interventions en matière de paix et de sécurité sont toujours dominées par les hommes.

Lorsque des négociations de paix sont menées principalement entre hommes, il est moins probable que la justice, les soins et les réparations pour les victimes qui ont survécu à la violence sexuelle figurent dans les accords de paix. Avec 97 % d’hommes parmi les Casques bleus, il est moins probable que les agents de maintien de la paix soient en mesure d’apporter la protection dont les femmes et les filles ont besoin. Avec 80 % d’hommes parmi les représentants élus, il est moins probable que nos gouvernements investissent des sommes considérables dans les besoins médicaux, psychosociaux, juridiques et de subsistance des personnes ayant survécu à la violence sexuelle. Les organisations de femmes, souvent les premières ou les seules à intervenir, reçoivent des fonds modiques de la part de la communauté internationale.

De nombreuses avancées ont été réalisées ces dix dernières années – et pas uniquement sur papier – mais il nous reste encore énormément à accomplir. À présent que la violence sexuelle dans les situations de conflit n’est plus passée sous silence ni dissimulée, nous ne devons jamais nous accoutumer à entendre ces témoignages déchirants ou à les accepter comme une norme ou un fait inévitable. Nous devons tenir tout un chacun pour responsable – y compris nous-mêmes –de traduire nos paroles et notre indignation en actions.