Une disposition simple à l’origine d’une révolution silencieuse pour les petites exploitantes agricoles au Brésil

L’enregistrement détaillé de la production permet de mieux sensibiliser au rôle essentiel joué par les femmes dans la production des exploitations agricoles du pays tout en éliminant les préjugés sexistes dans les recensements.

Date : lundi 15 juillet 2019

Publié à l’origine dans le rapport phare d’ONU Femmes, « Le progrès des femmes dans le monde 2019–2020 : Les familles dans un monde en changement »

Janete Dantas, centre, with her mother, Maria Nilda, right, and her sister, Mayla, left, on their family farm. Photo: Lianne Milton
Janete Dantas, au centre, avec sa mère, Maria Nilda, à droite, et sa sœur, Mayla, à gauche, sur leur exploitation familiale. Photo : Lianne Milton

C’est une idée toute simple : un registre de quatre colonnes destiné aux femmes brésiliennes travaillant dans les exploitations familiales pour enregistrer leur part de production vendue, donnée, échangée ou consommée. Et pourtant, ces registres ont eu des effets extrêmement positifs sur la vie de centaines de femmes dans les zones rurales ; ils ont modifié la façon dont, avec leurs partenaires, elles évaluaient leur propre production et les ont même aidées à tirer parti des politiques gouvernementales destinées aux exploitations familiales.

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 « Apprendre à observer notre production nous a été très utile », dit Janete Dantas, qui enregistre les données sur le lait, les œufs, les poulets, les fruits et les légumes produits dans la petite exploitation qu’elle gère avec sa mère près de Itaóca, dans l’État de São Paulo, et leur contribution aux revenus de leur famille. « Lorsque nous effectuons les calculs à la fin du mois, nous voyons l’importance de notre contribution. »

Ces registres s’inscrivent dans la révolution silencieuse menée par des groupes agricoles féministes qui ont même influencé les données du recensement gouvernemental. En raison des pressions exercées par ces groupes, le recensement agricole de 2017 au Brésil a retenu une question sur le sexe des producteurs agricoles et a permis de fournir des données montrant que le nombre d’établissements gérés par des femmes est passé à 18,6 %, avec près d’un million de femmes concernées, contre 12,7 % environ 11 ans plus tôt.

L’agro-industrie est un des piliers de l’économie brésilienne et représente près du quart de son produit intérieur brut (PIB). Les cultures telles que le soja et le café provenant de fermes industrialisées, employant principalement des hommes, comptent parmi les principales exportations du pays. Mais le pays compte également des millions de petites exploitations qui réalisent un chiffre d’affaires annuel total de 55,2 milliards USD. Les femmes y jouent un rôle fondamental.

« Nous en apprenons beaucoup sur la capacité de production des femmes », déclare Beth Cardoso, coordinatrice au Centre de technologie alternative de la Zone forestière de l’État de Minas Gerais. « Peu de visibilité et de valeur sont accordées au travail des femmes dans les zones rurales. » Avec le Centre, Beth Cardoso a contribué au lancement d’une version antérieure du système des registres en 2011. Deux ans plus tard, le dispositif est devenu un projet permanent, appelé les Cadernetas Agroecológicas (carnets agroécologiques). Depuis, il s’est étendu à tout le pays, et des centaines de femmes y participent actuellement.

Le groupe Sempreviva Organização Feminista (SOF), basé à São Paulo, a également participé au projet de registres et s’emploie à sensibiliser le public au rôle joué par les femmes dans l’agriculture brésilienne.

Dans une grande partie de la campagne brésilienne, les femmes s’occupent des potagers familiaux, vendent ou échangent des produits et fournissent de la nourriture à leurs familles, explique Miriam Nobre, agronome à SOF. Mais la valeur de leur production passe inaperçue, surtout si leur partenaire n’est pas un agriculteur.

Cette situation a évolué pour Janete Dantas et sa mère après qu’elles ont passé 18 mois à remplir les registres et à partager leur expérience avec d’autres femmes. Janete travaille jusqu’à trois heures par jour dans la petite propriété qu’elle et son mari, chauffeur, partagent avec ses parents. Sa mère Maria, qui est âgée de 68 ans, travaille six heures par jour. Avant de participer au projet de registre, elles n’avaient jamais calculé la valeur de leur travail ni la quantité de nourriture qu’il fournissait pour la table familiale. « Nous voyons combien nous mangeons […] et quelle est la valeur de ce que nous produisons », explique Janete Dantas. « Cela nous permet d’accorder plus de valeur à notre production. »

Des projets comme ceux-ci ont obligé le gouvernement à reconnaître le rôle des femmes dans l’agriculture brésilienne, ce qui, selon Miriam, s’inscrit dans le contexte plus large de la lutte pour les droits des femmes rurales en Amérique latine. « Pour moi, cela fait partie intégrante de la lutte pour la reconnaissance du travail des femmes », explique-t-elle, « et de la manière dont les femmes rurales garantissent la subsistance dans leurs communautés. »

A simple logbook like this one, in which women family farmers record their production, has raised awareness about their contribution to Brazil’s economy. Photo: Lianne Milton
Un registre simple comme celui-ci, dans lequel les petites exploitantes agricoles enregistrent leur production, a permis de mieux faire connaître leur contribution à l’économie brésilienne. Photo : Lianne Milton

Les femmes ont également pu utiliser les registres pour obtenir un document appelé DAP (Declaração de Aptidão ao Pronaf), qui leur permet de bénéficier d’un financement pour l’agriculture familiale et de participer à un programme gouvernemental garantissant que 30 % de la nourriture pour les repas scolaires provient de ces petites exploitations.

Janete Dantas, second right, with her mother, Maria Nilda, centre, and her sisters, Mayla, left, and Leni, right, shucks cassava skins. Photo: Lianne Milton
Janete Dantas, deuxième à droite, avec sa mère, Maria Nilda, au centre, et ses sœurs, Mayla, à gauche, et Leni, à droite, épluchent le manioc. Photo : Lianne Milton

Les registres ont permis aux exploitantes rurales de prendre conscience de leur valeur et ont contraint les hommes à leur accorder une plus grande valeur. Dans un pays où les droits des femmes ont progressé lentement, il s’agit d’une évolution fondamentale. « Nous constatons que les femmes ont gagné en autonomie, elles deviennent plus indépendantes à partir du moment où elles peuvent voir ce qu’elles produisent elles-mêmes », a déclaré Beth Cardoso. « Cela semble simple, mais il est fondamental [de les] sortir de l’asservissement. »