Changer les comportements envers les femmes : passer de zéro sanction à zéro tolérance

Par Phumzile Mlambo-Ngcuka, Secrétaire générale adjointe et Directrice exécutive d’ONU Femmes

Date : mardi 7 juin 2016

La drogue, l’enlèvement et le viol avec violence d’une jeune fille de 16 ans à Rio de Janeiro, au Brésil, par un gang nous appellent toutes et tous à renverser la situation en matière de violences sexuelles contre les femmes et les filles au Brésil et dans tous les pays au monde. Le silence de cette jeune fille a été rompu par ceux-là mêmes qui ont commis ces actes : ils ont en effet affiché sur les réseaux sociaux, en se vantant, les images du viol et ils ont accru la gravité de leurs abus en montrant son corps au monde entier, sûrs que leurs amis approuveraient ces actes et qu’ils resteraient eux-mêmes impunis. L’heure est arrivée pour le Brésil d’ébranler cette confiance à la base et de réaffirmer la primauté du droit dans le pays et son respect des droits humains. Le moment est venu d’appliquer la tolérance zéro pour la violence à l’égard des femmes et des filles.

Le fait que les hommes s’attendent avec désinvolture à ne subir aucune sanction pour de tels actes illustre le sentiment d’impunité que ressentent la majorité des violeurs à travers le monde. Leur assurance traduit un climat de maltraitance normalisée, une culture de violence journalière contre les femmes et les filles, et l’échec évident de la justice. Il est estimé que seulement 35 pour cent des cas de viol au Brésil sont rapportés. Malgré cela, la police de ce pays enregistre un cas de viol toutes les 11 minutes, tous les jours.

L’adolescente brésilienne qui a été violée n’a reçu aucun soin médical jusqu’à ce que l’attaque qu’elle a subie ait été rendue publique. La peur, la honte et le désespoir contribuent à la sous-déclaration flagrante de violences sexuelles. Trop peu de femmes et de filles reçoivent l’aide dont elles ont besoin - et à laquelle elles ont droit - pour favoriser leur guérison et les protéger contre les grossesses non désirées, le VIH/Sida ou d’autres infections sexuellement transmissibles[1].

Un simple fait illustre cette situation : outre le taux considérablement élevé de violences sexuelles auxquelles sont confrontées au quotidien les femmes et les filles au Brésil et dans toute la région, 56 pour cent des grossesses en Amérique latine et aux Caraïbes sont imprévues et non désirées. Les femmes et les filles doivent pouvoir accéder à des services de santé reproductive et à leurs droits en permanence.

La prise de conscience d’un manque d’accès critique à ces services au Brésil et ailleurs s’est accentuée davantage au vu de la propagation sans précédent du virus Zika. Ce sont les femmes les plus vulnérables qui courent les risques les plus élevés, car ce sont elles qui sont incapables de se protéger adéquatement contre une infection ou contre une grossesse non désirée suite à un viol qu’elles ont subi. Il n’a jamais été aussi urgent d’agir contre la violence sexuelle et de donner la possibilité aux femmes et aux filles d’avoir accès à des services de santé dont elles ont besoin de manière confidentielle et aisée. Tant les structures juridiques que médicales doivent être mobilisées pour traiter les cas existants et prendre des actions énergiques permettant de mettre sur pied des services complets pour les victimes.

Ce cas spécifique fait ressortir clairement les intimidations et les discriminations quotidiennes vécues par les femmes et les filles, non seulement en Amérique latine, mais aussi dans le monde entier. La violence contre les femmes et les filles porte profondément atteinte à nos sociétés, nos économies, nos politiques et notre potentiel global à long terme. Elle impose des limitations à l’existence et aux choix des individus, et elle porte gravement atteinte aux droits humains. Sous toutes ses formes, depuis la brutalité physique contre les femmes qui défendent les droits humains - comme Berta Cáceres, assassinée dans l’ouest du Honduras en mars dernier - jusqu’à la diffamation de personnalités politiques féminines, cette violence se manifeste quotidiennement de manière visible et invisible, et elle nous diminue toutes et tous. C’est la raison pour laquelle la présence accrue de femmes aux postes de direction est si importante, et si difficile à réaliser.

L’intensité de la protestation au Brésil qui se manifeste maintenant à travers les réseaux sociaux reflète la profonde colère contre les violences non reconnues et non déclarées qui ont supprimé ou éteint la vie de tant de femmes. Depuis les très nombreuses années que dure la lutte des mouvements féminins, ce n’est que maintenant que les gouvernements partagent leur vision d’un monde sans violence, qu’ils s’engagent à atteindre en 2030. La jeune fille qui s’est trouvée dans l’actualité a fait remarquer : « L’utérus n’a pas mal : c’est l’âme qui souffre, car il y des gens cruels qui ne sont pas inquiétés ».

La tolérance zéro a besoin de tout le poids des lois déjà en place pour détecter, poursuivre et punir les auteurs de tels actes. Des plus hauts niveaux du gouvernement jusqu’à la police, les avocats et les tribunaux, toutes et tous doivent agir avec une responsabilité renouvelée et de la redevabilité pour lutter contre ce qui arrive aux femmes et aux filles, ainsi que pour comprendre les coûts réels et les répercussions de ces actes.

Le plus important, c’est que c’est une situation à laquelle chaque homme et chaque jeune homme doit réfléchir, afin de faire évoluer dans un sens positif leurs comportements machistes. La situation actuelle doit changer dans les plus brefs délais. 

Cette op-ed a également été publié en portugais dans Folha de São Paulo, au Brésil. 


[1] La Loi 12.845/2013 du Brésil garantit la prise en charge complète et obligatoire et l’apport de soins aux personnes faisant face à des situations de violence sexuelle.