Prenez cinq minutes : « Le succès du Forum Génération Égalité ne sera complet que lorsque nous serons en mesure de traduire le concept ou la politique en matière d’égalité des sexes en une réalité »

Date : jeudi 10 juin 2021

Mavic Cabrera Balleza. Photo: GNWP/Katrina Leclerc
Mavic Cabrera Balleza. Photo: GNWP/Katrina Leclerc

Mavic Cabrera Balleza est la fondatrice et directrice générale du Réseau mondial des femmes pour la consolidation de la paix (RFCOPA). Elle représente également le Pacte pour les femmes, la paix, la sécurité et l’action humanitaire (FPS-AH) au Forum Génération Égalité, promouvant l’engagement d’actions et de ressources pour faire avancer et accélérer ce programme. Mavic Balleza priorise l’application locale des plans d’action nationaux concernant les femmes, la paix et la sécurité, et l'action humanitaire tenant compte des spécificités de genre, pour qu’ils répondent le mieux possible aux besoins des communautés locales et des groupes marginalisés.

Comment la pandémie de Covid-19 a-t-elle impacté les femmes, la paix et la sécurité, et l’action ?

La pandémie de coronavirus a eu un effet multiplicateur sur les conflits et les contextes de crise. Elle a aggravé leurs causes profondes, outre les inégalités économiques, l’insécurité alimentaire et le manque de services sociaux de base, surtout dans les domaines de la santé et de l’éducation. Elle a également exacerbé les inégalités entre les sexes, facteur majeur de conflits. Les mesures de confinement, imposées durant le plus fort de la pandémie, ont entraîné une augmentation sans précédent de l’incidence de la violence sexuelle et basée sur le genre.

Elle a de surcroît provoqué une halte dans les processus de paix. Les plans de mise en œuvre, requérant la participation des autorités gouvernementales et des populations locales ainsi que le recours à des moyens financiers, ont tout simplement été interrompus. Les fonds, destinés aux programmes de consolidation de la paix exécutés par de nombreuses organisations de la société civile, ont été réaffectés pour appuyer les interventions sanitaires et humanitaires d’urgence.

La pénurie d’infrastructures et de fournitures médicales – et de vaccins face à l’apparition de variants du coronavirus – montre que la pandémie continuera d’avoir un lourd impact sur nos vies, et en particulier sur nos efforts de consolidation de la paix et notre action humanitaire.

Pourquoi est-il crucial d’accélérer maintenant les engagements en faveur des femmes, de la paix et de la sécurité ?

Au début de la pandémie, les femmes et les jeunes promoteurs de la paix étaient en première ligne. Ils ont été les premiers à se rendre dans les communautés touchées par les conflits, les camps de réfugiés et les établissements d’accueil des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, distribuant du matériel de secours et des informations factuelles pour prévenir la propagation du virus. Toutefois, ces personnes ne sont jamais reconnues, leurs démarches ne sont pas financées comme elles le devraient et elles sont exclues des prises de décision. Comme si leur situation n’était pas suffisamment grave, elles font l’objet d’attaques et de mesures de répression de la part de gouvernements autoritaires et de groupes armés qui tirent parti de la crise sanitaire mondiale pour consolider leur pouvoir.

Le moment est venu pour le Pacte d’accélérer les engagements FPS-AH. Pour ce faire, il doit impérativement lancer un appel aux décideurs politiques, en particulier au niveau gouvernemental, pour que soit garantie la participation des femmes et des jeunes de chaque région aux négociations de paix et à la mise en œuvre des accords de paix – et pour établir des liens entre les processus de paix officiels et non officiels. Le Pacte doit également déboucher sur une remise en question du système humanitaire établi de longue date en vue d’en redéfinir la réponse pour que les populations affectées par une crise ne restent pas des bénéficiaires sans voix des secours et services fournis, mais soient associées aux prises de décision.

Le Pacte doit également conduire à travailler avec les donateurs en vue de revoir leurs politiques de financement. Nous devons plaider pour et contribuer à multiplier par cinq l’aide directe aux organisations locales de femmes et de jeunes. Nous devons également assurer le financement de plans d’action nationaux et locaux à destination des FPS et d’autres mécanismes nationaux pertinents associés aux FPS-AH.

Quels sont les changements les plus urgents indispensables en faveur des FPS-AH, et pourquoi ?

Les femmes et les jeunes ont une profonde compréhension de la situation de paix et de sécurité dans leur pays, des relations de pouvoir et de genre, et des besoins humanitaires, parce qu’ils vivent cette réalité au quotidien. Lorsque la possibilité est donnée aux populations locales de façonner la mise en œuvre de l’agenda pour la paix, la sécurité et l’action humanitaire, cet instrument par son caractère inclusif, participatif et intersectionnel, favorise leur forte appropriation par les communautés locales.

Nous devons donner aux femmes et aux jeunes à l’échelon local les moyens de concevoir et de mettre en œuvre des interventions humanitaires et des engagements en faveur des femmes, de la paix et de la sécurité pour apporter une réponse plus efficace face aux conflits violents, à la pandémie et à l’ensemble des crises humanitaires. Pour faciliter cette tâche, les experts doivent transférer leurs compétences et leurs connaissances et partager leurs ressources avec les populations locales pour leur permettre de diriger leurs propres initiatives. En tant que promotrices du Pacte, nous devons honorer les efforts, l’engagement et la passion des communautés locales et amener les États membres, ainsi que la communauté des donateurs, à mettre des fonds à la disposition des acteurs locaux de manière prévisible et transparente. 

Qu’est-ce qui a conduit le Réseau mondial des femmes pour la consolidation de la paix (RFCOPA) à devenir membre du conseil d'administration du Pacte sur les FPS-AH ?

Nous sommes fatigué.es d’être les témoins de l’escalade des conflits et de l’insécurité dont sont victimes les femmes et les filles en particulier, de la hausse des dépenses militaires à l’échelle mondiale d’un côté, et de l’autre de la multiplication des engagements sans retombées tangibles. Cela fait déjà vingt ans que la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité a été adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU mais, à ce jour, nous n’avons vu que peu de progrès en ce domaine et sommes las des politiques.

Le RFCOPA souhaite que toutes les parties prenantes – les États membres, les Nations Unies, les organisations régionales, le secteur privé et la communauté des donateurs – reconnaissent, valorisent et soutiennent la société civile, notamment par le biais de financements. Nous voulons que les gouvernements garantissent notre sécurité et notre protection alors que nous œuvrons ensemble pour transformer les engagements des décennies passées en actions. C'est pourquoi il est fondamental que l’organe directeur du Pacte soit composé de la manière la plus large possible : cela lui permettra de projeter une vision plus inclusive et plus audacieuse, mais cependant réaliste, pour les cinq prochaines années.

À votre avis, que veut dire que le Forum Génération Égalité a été un succès ?

Le succès du Forum Génération Égalité ne sera complet que lorsque nous serons en mesure de traduire le concept ou la politique en matière d’égalité de sexes en une réalité. Cela ne sera possible que si nous toutes et nous tous, qui sommes véritablement actifs sur le Forum, abandonnons les lieux communs, conversons avec des gens dans la rue, dans les écoles, dans les usines et les bureaux, dans les magasins, sur les marchés, dans les communautés locales et ailleurs et expliquons ce qu’est l’égalité de genre. Nombreux seront celles et ceux qui en entendront parler probablement pour la première fois, mais ce serait là un premier indice de succès. Nous devons ensuite poursuivre ces premiers pas et engager des discussions plus profondes, s’accompagnant d’actions collectives et transformatrices. 

Pour que cela se traduise dans les faits, nous devons en tant que membres du Pacte et leaders des Coalition d’actions, faire en sorte que les femmes, les jeunes femmes, les filles, et les personnes LGBTQI+ du monde entier – y compris les personnes vivant dans des situations de conflit et de crise – soient à proprement parler incluses dans les prises de décision sur les questions prioritaires traitées par le Forum Génération Égalité. C’est seulement ainsi que les effets directs du Forum seront à la fois une réponse à leurs priorités et à leurs besoins les plus urgents. Là est pour nous la véritable clé du succès.

Pour en savoir plus sur le Pacte pour les femmes, la paix, la sécurité et l’action humanitaire, cliquez ici.