L’avis de l’expert : Pourquoi les femmes doivent être au cœur de l’action humanitaire en Haïti

Date : vendredi 14 octobre 2016

À propos de l’auteur

Anthony Ngoroano. UN Women Haiti/ Anna Konate
Photo: ONU Femmes en Haiti/Anna Konate

Anthony Ngororano est Conseiller de programme et Chef de la section Afrique au siège d’ONU Femmes. Il assume actuellement les fonctions de Représentant ad interim d’ONU Femmes en Haïti. Auparavant, il a été Représentant d’ONU Femmes au Malawi. De nationalité rwandaise, il a assumé pendant plus de 19 ans des fonctions liées à des programmes, politiques et opérations aux Nations Unies, au sein du gouvernement et dans le secteur privé. Avant de rejoindre ONU Femmes, il a été Conseiller principal pour les activités économiques auprès du Premier ministre rwandais. M. Ngororano détient un diplôme d’études supérieures en économie de développement et en relations internationales.

Alors que nous survolions la ville côtière de Jérémie dans le sud d’Haïti, j’ai pu constater l’étendue des dégâts. Les arbres ont été pulvérisés, des hectares de terres agricoles luxuriantes ont été dévastés, des maisons sont totalement ravagées, les routes et les services de base pour l’approvisionnement en fournitures médicales, en nourriture et en eau ont été détruits et la vie de communautés entières s’est effondrée, certaines communautés disparaissant et d’autres se retrouvant sans aucun moyen de subsistance. « Si la situation semble si catastrophique du ciel, comment cela doit être sur le terrain », me suis-je dit.

Le 4 octobre, l’ouragan Matthew, le plus puissant jamais enregistré depuis une décennie en Haïti, a balayé le pays, faisant dans son sillage des victimes et dégâts incommensurables, en particulier dans les départements du sud, de Grand’Anse et de Nippes. Le 12 octobre, il avait fait 473 morts. Selon les estimations, plus de 2,1 millions de personnes (environ 19 % de la population haïtienne, soit une personne sur cinq) avaient été touchées, et le nombre de blessés ne cessait d’augmenter. Plus de 1,4 million de personnes (12 % de la population haïtienne) avaient besoin d’une assistance humanitaire [1].

Les crises n’ont pas le même impact sur les hommes et sur les femmes — elles touchent les femmes de manière disproportionnée, en particulier là où des normes discriminatoires existent à l’égard des femmes. Bien souvent, les catastrophes naturelles tuent plus de femmes que d’hommes, celles-ci étant les dernières à évacuer les lieux car elles donnent la priorité à la sécurité de leur famille et de leurs enfants. Le cyclone survenu au Bangladesh en 1991 a tué cinq fois plus de femmes que d’hommes. Les femmes représentaient 67 % des victimes du tsunami survenu dans l’océan indien [2].

Haïti n’est pas une exception — les plus vulnérables et les plus touchés par l’ouragan Matthew sont les femmes et les enfants. Même lorsque les femmes survivent, elles rencontrent d’énormes difficultés à reconstruire leur vie. Non seulement elles ont perdu leur logement, leurs moyens de subsistance et leur famille, mais elles sont aussi plus exposées à la violence basée sur le genre et aux risques liés à la santé.

Selon des statistiques de l’ONU, 60 % des décès maternels évitables surviennent dans des situations de conflit et, selon les estimations, au moins une réfugiée (ou une femme déplacée) sur cinq subit des violences sexuelles [3]. Les femmes et les filles touchées par l’ouragan Matthew doivent pouvoir accéder de manière égale à l’aide humanitaire, en particulier celles qui sont les plus vulnérables comme les femmes chefs de famille, les femmes enceintes ou qui allaitent, les veuves et les femmes en situation de handicap.

Les enseignements tirés du passé nous rappellent que cette égalité d’accès ne doit pas se faire au détriment de la sécurité des femmes. Au lendemain du séisme survenu en Haïti en 2010, de nombreux camps étaient surpeuplés, insalubres et ne disposaient pas d’installations sanitaires appropriées. Leur mauvais éclairage mettait également les femmes en danger. Elles étaient souvent attaquées la nuit lorsqu’elles allaient chercher de l’eau. Pour que l’action humanitaire puisse véritablement apporter des secours et aider les hommes et les femmes à se relever, l’accès différencié des femmes à l’aide humanitaire doit devenir une réalité, en leur aménageant, par exemple, des installations sanitaires qui leur soient spécifiquement réservées.

Lors des actions menées suite au séisme de 2010, le point de vue des organisations des femmes haïtiennes n’a pas été pris en compte dans l’Évaluation des besoins post-catastrophe (Post-Disaster Needs Assessment PDNA) du gouvernement, un document de référence concernant tous les efforts de secours et de relèvement. En conséquence, la question liée au genre n’a été traitée que dans l’un des huit thèmes. Mobiliser les femmes touchées par une crise en tant que parties dirigeantes et participantes et prendre en compte leurs besoins spécifiques dans tous les domaines des interventions humanitaires est une obligation relevant des droits humains. Cette fois, nous devons faire plus et mieux.

Suite au séisme de 2010, il s’est avéré que des femmes et des adolescentes vivant dans des camps de réfugiés avaient recours à des « transactions sexuelles ». Les programmes Argent contre travail qui aident les femmes à devenir cheffes d’entreprise non seulement contribuent à leur relèvement économique mais s’attaquent aussi aux causes profondes de ces mécanismes de survie néfastes. Or il a été démontré que souvent ces programmes ciblaient les hommes. Par exemple, 76 % des activités Argent contre travail pratiquées dans le camp de Zaatari ciblaient les hommes [4]. En Haïti où 41 % des ménages sont dirigés par des femmes, cela serait une grave erreur.

En outre, il a été démontré qu’un meilleur ciblage des femmes et des filles renforçait l’impact de l’action humanitaire. Il permet aussi d’inverser la discrimination basée sur le genre en incluant, par exemple, un nombre égal de femmes et d’hommes dans les équipes d’évaluation, les comités et les instances de direction.

Lorsque notre avion a atterri à Jérémie, nous nous sommes rendus dans un centre d’hébergement et avons rencontré des femmes déplacées ainsi qu’un groupe d’organisations de femmes. Nous avons discuté de leurs priorités et de leurs préoccupations et leur avons demandé comment nous pourrions mieux les aider. Une de leurs préoccupations immédiates était de recevoir du blé à la place du riz, celui-ci leur posant des problèmes pour nourrir leurs enfants. 

D’autre part, nombreuses sont les personnes déplacées qui vivent chez des voisins dont les maisons ont subi moins de dégâts. Une responsable du ministère nous a dit qu’elle hébergeait 37 personnes. En Haïti, un ménage compte en moyenne six membres.

Nous avons rencontré des femmes travaillant dans le secteur de la pêche dont le principal souci était la perte de leurs moyens de subsistance. Des femmes hébergées dans des établissements scolaires ont manifesté des craintes quant à la réouverture de ces écoles, se demandant où elles iraient.

ONU Femmes en Haïti intensifie ses efforts pour répondre aux besoins immédiats de la population touchée, les femmes occupant une place centrale dans son action. ONU Femmes compte faciliter leur accès aux services de protection ainsi qu’aux services humanitaires pour assurer leur survie. Un certain nombre de mesures immédiates ont déjà été envisagées, comme la mise en œuvre des programmes Argent contre travail destinés directement aux femmes les plus vulnérables pour les aider à se remettre sur pied. Nous œuvrons de concert avec les organisations et les réseaux locaux de femmes, leur donnant des moyens d’action nécessaires pour diriger et suivre les interventions de riposte à la crise.

Les dégâts causés par l’ouragan Matthew sont beaucoup plus importants vus de près. Mais l’exclusion des femmes ou la prise en compte seulement partielle de leurs besoins dans les interventions humanitaires serait une catastrophe que nous ne pouvons pas nous permettre. Mettant à profit les enseignements tirés des interventions menées suite au séisme de 2010, le Gouvernement haïtien et les actrices et acteurs humanitaires doivent faire, cette fois, le nécessaire pour les femmes et les filles. Et tout le pays en bénéficiera.

Notes

[1] BCAH (2016). Haiti Situation Report #5

[2] Sarah Bradshaw et Maureen Fordham (2013). Women and Girls in Disasters, A review for DFID, p.12

[3] Conseil économique et social des Nations Unies (2014) Gender equality and the empowerment of women in natural disasters, Report of the Secretary-General. (L’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme dans le contexte des catastrophes naturelles, Rapport du Secrétaire général)

[4] ONU Femmes (2016). Promoting the Rights, Needs and Agency of Women and Girls in Humanitarian Action