COVID-19 : Témoignages du front

Date : mercredi 8 avril 2020

La moitié de la population mondiale est confinée, soit 4 milliards de personnes dans 90 pays. Le monde s’est lancé dans une course contre la montre pour endiguer la propagation de la maladie et trouver un traitement. Les économies enregistrent des pertes incalculables.

Le COVID-19 nous affecte toutes et tous. Mais la plupart des décisions sont prises par des hommes, et les communicants de la crise sont masculins pour l’essentiel. Pourtant, la majeure partie des professionnels de la santé œuvrant en première ligne sont des femmes, et de nombreuses industries directement concernées par les mesures de quarantaine et de confinement, notamment le tourisme, le transport et la production alimentaire, sont dominées par une main-d’œuvre féminine. La charge des tâches domestiques imputée aux femmes, déjà trois fois supérieure à celle des hommes en temps normal, connaît actuellement une croissance exponentielle.

ONU Femmes se veut le porte-parole de ces femmes au front de la pandémie. Travailleuses essentielles, soignantes et journalistes, voici quelques héroïnes qui sont sur le terrain, chaque jour, pour protéger et servir leur communauté.

Entela Kolovani, médecin à Tirana, en Albanie

Entela Kolovani is a doctor in Tirana, Albania and currently works with patients diagnosed with COVID-19. Photo courtesy of Entela Kolovani.
Entela Kolovani. Photo courtesy of Entela Kolovani.

« Les infirmières sont les véritables héroïnes », affirme Entela Kolovani, une médecin soignant des patients atteints du COVID-19 à l’hôpital pour maladies infectieuses de Tirana, en Albanie.

« Elles effectuent les tâches les plus difficiles, et assument l’essentiel du travail. Le personnel infirmier, des infirmières pour la plupart, constitue notre principal soutien. Elles travaillent sans relâche, harnachées d’un équipement de protection spécial difficile à porter sur une longue période et gênant dans la pratique. Elles travaillent en permanence : préparer les lits des patients, administrer les traitements, effectuer des tests, remplir des papiers. Je leur en suis extrêmement reconnaissante. »

Mme Kolovani et ses collègues sont aux avant-postes de la lutte contre le COVID-19 depuis le 9 mars, date d’identification des deux premiers cas en Albanie. Depuis, le nombre de personnes infectées a dépassé les 361.

Dominantes dans le personnel soignant et les services essentiels, les femmes risquent davantage d’être infectées. Pour l’instant, près de 12 pour cent des cas de coronavirus signalés en Albanie concernent des professionnels de la santé.

« Il est extrêmement difficile de voir nos collègues et amis avec qui nous travaillons tous les jours contracter le COVID-19. L’autre difficulté consiste à faire en sorte que davantage de patients se rétablissent rapidement afin de ne pas surcharger nos établissements de santé », nous confie le Dr Kolovani.

Les horaires de travail du personnel soignant de l’hôpital s’allongent. Le mari du Dr Kolovani, également médecin, n’échappe pas à la règle. La pandémie engendrée par ce coronavirus met les familles à rude épreuve, en particulier lorsque le couple travaille dans le secteur de la santé ou autre service essentiel.

Dr Kolovani et son mari n’ont pas vu leurs fils depuis que l’épidémie a gagné le pays. « Étant donné que mon mari et moi faisons le même travail dans le même hôpital, le risque d’infection de notre fils et des autres membres de la famille est extrêmement élevé », explique-t-elle. Après une longue journée à l’hôpital, la maison leur paraît vide. « Mais c’est mieux ainsi, de garder ses distances pour éviter de contaminer ceux qu’on aime », ajoute-t-elle.

Natawan Pintho, capitaine de police, aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, en Thaïlande

Natawan Pintho, an immigration officer at the airport in Bangkok, Thailand. Photo: UN Women/Ploy Phutpheng
Natawan Pintho. Photo: ONU Femmes/Ploy Phutpheng

Natawan Pintho, 29 ans, travaille dans les services d’immigration de l’aéroport international de Bangkok en Thaïlande.

Tout a changé pour Natawan : sa routine quotidienne au travail ou à la maison, les risques qu’elle court au quotidien. « L’aéroport accueille chaque jour de moins en moins de voyageurs. Nous avons appris comment désinfecter notre lieu de travail et nos mains. Nous devons faire plus attention aux gens qui portent des masques et veiller au respect d’un minimum de distance avec les personnes. »

Avant l’épidémie de COVID-19, Natawan traitait un minimum de mille voyageurs par jour. Ce nombre est désormais passé à 100 maximum, ce qui limite ses contacts avec d’autres personnes. Mais certaines des tâches les plus simples, comme de vérifier les pages d’un passeport, comportent un certain degré de risque. « Je dois m’assurer que le passeport est authentique, et pour cela, je dois toucher le papier avec mes doigts », explique-t-elle.

Devoir refuser à certains passagers l’entrée en Thaïlande du fait des nouvelles règles est une épreuve difficile pour Natawan. « J’ai dû gérer le cas d’une famille de quatre personnes qui venaient de France. Elles étaient d’origine chinoise. Trois d’entre elles avaient un passeport français, mais le passeport de la quatrième, une femme, était chinois. Elle n’était pas autorisée à entrer dans le pays, et nous avons dû la déporter et la renvoyer. »

« Est-ce que je suis déjà infectée ? C’est la question que je me pose tous les jours. Je suis allergique à la poussière qui me fait éternuer. Avant, personne n’y prêtait attention. Mais maintenant je fais peur à tout le monde ! »

La famille de Natawan vit à Ubon Ratchathani, à 600 kilomètres de Bangkok. Mais elle ne peut pas leur rendre visite en ce moment. « Si je retourne dans ma ville natale, je devrais me mettre en quarantaine volontaire pendant 14 jours », précise-t-elle.

Natawan regrette les plaisirs simples comme d’aller chez le coiffeur ou de se faire faire une manucure, mais de problèmes plus sérieux la préoccupent : « Nous devons faire attention à nos dépenses, car les heures supplémentaires sont moins bien rémunérées, ce qui veut dire que nous devons vivre avec moins. » Le salaire mensuel de Natawan au mois de mars était de 40 pour cent inférieur à ce qu’elle gagne habituellement.

Parinya Sirirattanapanya, livreuse de produits alimentaires à Bangkok, en Thaïlande

Parinya Sirirattanapanya, a food delivery provider in Bangkok, Thailand. Photo: UN Women/Ploy Phutpheng
Parinya Sirirattanapanya. Photo: ONU Femmes/Ploy Phutpheng

La livraison de nourriture fait partie des rares services essentiels encore opérants dans la plupart des pays confinés pour cause de coronavirus. À 44 ans, Parinya Sirirattanapanya a rejoint la flotte des quelque 150 000 livreurs GrabFood, généralement masculins, à Bangkok. Ce service de livraison est devenu un incontournable pour de nombreux habitants de la ville, y compris l’agente d’immigration, Natawan Pintho.

Avant l’épidémie de COVID-19, Parinya tenait une boutique éphémère de vêtements. Mais plus personne ne sort faire des courses maintenant, et elle a dû fermer son petit commerce. Elle raconte que beaucoup de femmes font de la livraison de produits alimentaires maintenant.

« Le nombre de livreurs de produits alimentaires augmente rapidement, et les horaires d’ouverture du centre commercial ont été aménagés entre 11 h et 20 h. J’ai moins de commandes, et je dois attendre plus longtemps avant de pouvoir prendre la livraison », explique Parinya.

Elle comprend les risques auxquels elle s’expose tous les jours, et prend toutes les précautions possibles pour ne pas ramener le virus à la maison.

« Je suis davantage confrontée aux risques sanitaires, mais je n’ai pas le choix. Je dois pouvoir aider financièrement ma famille. »

« Lorsque je sors, je porte une veste, 2 masques — un jetable et un autre en tissu — et des gants afin de limiter les risques d’infection. Je prépare également des désinfectants pour les mains et des sprays antibactériens à emporter avec moi. Je fais attention à toujours avoir les mains propres et à ne pas toucher mon visage. Chaque fois que je rends la monnaie à des clients (si je dois enlever mes gants), je me lave les mains ou les nettoie avec du désinfectant. »

« J’espère que cette épidémie de COVID-19 va être rapidement maîtrisée. Je sais que plusieurs mesures sont mises en place pour limiter [la propagation du] virus, mais beaucoup de citoyens ne les prennent pas au sérieux. Dans une telle situation, il est indispensable de prendre ses responsabilités sociales », estime Parinya.

« Les possibilités de se faire tester pour le COVID-19 sont très limitées. J’aimerais que tout le monde puisse se faire tester gratuitement. Comme ça, on pourrait limiter la propagation du virus », ajoute-t-elle.

Zevonia Vieira, journaliste au Timor-Leste

Zevonia Vieira, President of Timor-Leste Journalists Association.
Zevonia Vieira.

Zevonia Vieira est présidente de l’association des journalistes du Timor-Leste et couvre désormais quotidiennement le front de l’épidémie de COVID-19. « En tant que journaliste, je suis tenue de transmettre au public les dernières nouvelles, même pendant cette épidémie. La population veut des informations fiables », explique-t-elle.

Tandis que les pays du monde entier luttent pour limiter la propagation de la maladie, des journalistes comme Zevonia se mettent chaque jour en danger pour obtenir des informations crédibles et faire connaître au public les mesures de prévention recommandées.

Le Timor-Leste a déclaré l’état d’urgence dans le courant du mois de mars et le gouvernement a imposé des mesures de maintien d’une distance minimum entre les personnes et veillé à ce que les travailleurs œuvrant en première ligne reçoivent des équipements de protection. Les journalistes du Timor-Leste ont demandé au gouvernement de mettre en place un pôle médiatique suffisamment spacieux pour permettre aux journalistes de maintenir un minimum de distance physique tout en travaillant.

Zevonia est également mère célibataire, et la source de revenus de sa famille. Trouver un équilibre entre sa vie professionnelle et ses responsabilités familiales pendant cette crise est un défi quotidien, comme pour la plupart des autres parents en activité. « Après une journée entière de travail, je dois dès que j’arrive à la maison m’occuper de ma famille, et m’occuper de mon fils jusqu’à ce qu’il aille au lit. Puis je continue mon travail de rédaction jusqu’à tard dans la nuit », raconte-t-elle.

Zevonia se donne énormément dans son travail, mais elle est épuisée. Pour sortir de cette crise, il est essentiel que les gouvernements collaborent, selon elle.

Tassana Boontong, présidente du Conseil thaïlandais des infirmières et des sages-femmes

Tassana Boontong, President of Thailand’s Nursing and Midwifery Council. Photo: UN Women/Pathumporn Thongking
Tassana Boontong. Photo: ONU Femmes/Pathumporn Thongking

La Thaïlande associe depuis longtemps les rôles d’infirmière et de sage-femme. Ce double rôle avait pour objectif initial de pallier la pénurie de personnel de santé pour les soins primaires. Depuis plus d’un siècle, ces infirmières-sages-femmes sont mobilisées dans les communautés pour satisfaire aux besoins sanitaires des personnes de tous âges.

D’après Tassana Boontong, présidente du Conseil thaïlandais des infirmières et des sages-femmes, « nous avons plus que jamais besoin de ces infirmières-sages-femmes au vu de l’augmentation du nombre de personnes âgées et de malades chroniques, de personnes atteintes de maladies non transmissibles et de personnes souffrant de problèmes de santé mentale et de handicaps. »

À l’heure actuelle, entre 10 000 et 12 000 étudiantes obtiennent chaque année leur diplôme d’infirmière-sage-femme en Thaïlande qui compte 69 millions d’habitants. Pourtant, nous manquons encore d’infirmières-sages-femmes certifiées, surtout dans les zones les plus reculées, pour pouvoir satisfaire aux besoins en matière de soins médicaux primaires.

Tandis que la Thaïlande se débat avec cette épidémie de COVID-19, la pénurie de personnel de santé ne fait que s’accentuer, explique Tassana. « Elles travaillent 24 heures sur 24 à l’hôpital avec un équipement de protection individuelle limité. Elles doivent non seulement lutter contre une maladie mortelle, mais sont également confrontées au stress mental, à l’épuisement, et se font du souci pour les membres de leur famille.Les infirmières choisissent d’aller travailler, de faire leur devoir, mais elles ne peuvent pas voir leur famille. La question de l’assurance vie et de l’aide sociale au travail pour les infirmières est toujours en suspens. »

Tassana estime que la politique thaïlandaise en matière de couverture sanitaire universelle est essentielle si l’on veut promouvoir un accès équitable à des soins de santé de qualité. « Les infirmières ont joué un rôle déterminant dans la mise en place de cette politique de santé universelle », explique-t-elle. « Les infirmières militent pour que leurs patients bénéficient de services de qualité... Je rêve d’un système de santé réformé qui valoriserait les services infirmiers, investirait davantage pour donner plus de moyens aux infirmières et valoriserait leurs contributions, moyennant des rémunérations et des salaires équitables et de meilleures politiques sociales. »