Obtenir la protection des travailleurs migrants indonésiens et de leurs familles

Des millions d’Indonésiens travaillant à l’étranger bénéficient désormais d’une protection juridique contre l’exploitation, acquise de haute lutte, grâce au travail de militants pionniers.

Date : vendredi 12 juillet 2019

Publié à l’origine dans le rapport phare d’ONU Femmes, « Le progrès des femmes dans le monde 2019–2020 : Les familles dans un monde en changement »

Anis Hidayah, co-founder of Migrant Care, at her home. Photo: UN Women/Ed Wray
. Anis Hidayah, cofondatrice de Migrant Care, chez elle. Photo : ONU Femmes/Ed Wray

Anis Hidayah était encore étudiante lorsqu’elle a pris le journal un matin et lu l’histoire d’une femme de la localité qui avait quitté ses jeunes enfants en Indonésie pour aller travailler à des milliers de kilomètres dans l’un des États du Golfe. Là, elle a été exploitée, battue et violée par son employeur. Lorsqu’elle est rentrée chez elle, elle a été traitée comme une paria et sa jeune famille a été humiliée et ostracisée.

« Cette histoire a allumé un feu en moi », explique Anis Hidayah. « Cela aurait pu être ma mère, ma famille. C’était une histoire isolée, mais des millions d’autres connaissent la même souffrance dans tout le pays. »

L’Indonésie compte l’une des plus grandes communautés de travailleurs migrants dans le monde. On estime qu’en 2016, environ 9 millions d’Indonésiens travaillaient à l’étranger. La moitié étaient des femmes, la majorité employées dans le secteur informel en tant qu’employées de maison.

Anis Hidayah explique que de nombreuses familles indonésiennes prévoient qu’au moins un adulte cherchera du travail à l’étranger, car elles pensent que c’est leur seule possibilité d’améliorer leur potentiel de revenus et de garantir l’éducation et les perspectives d’avenir de leurs enfants. Dans le village où elle a grandi, bon nombre des amis de Hidayah ont été élevés par des grands-parents alors que leurs parents vivaient à l’étranger. « J’ai réalisé que c’était aussi ma communauté et mon problème », dit-elle.

Migrant workers from all over South-Eastern Asia, including a large number of Indonesians, meet at the Grandlink Center in Geylang, Singapore, to speak their language, enjoy themselves and exchange information on how to live a better life in Singapore. Photo: UN Women/Staton Winter
Des travailleurs migrants de toute l’Asie du Sud-Est, y compris un grand nombre d’Indonésiens, se rencontrent au Grandlink Center de Geylang, à Singapour, pour parler leur langue, se divertir et échanger des informations sur la façon de mener une vie agréable à Singapour. Photo : ONU Femmes/Staton Winter

En 2004, Hidayah et un groupe d’autres militants des droits humains ont lancé Migrant Care, qui se bat pour une meilleure protection des travailleurs migrants indonésiens. Aujourd’hui, l’organisation reçoit chaque année plus de 1 000 appels de travailleurs ou de familles qui ont besoin d’aide.

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« La vie en tant que travailleur migrant, en particulier lorsqu’il s’agit de travail domestique, peut être dangereuse à bien des égards », explique A. Hidayah. « Les migrants sont exploités, astreints à des horaires de travail excessifs, n’ont pas accès à de la nourriture ni à un repos suffisants et sont victimes de harcèlement sexuel et d’agressions. »

Depuis plus de 12 ans, Migrant Care se bat pour que les travailleurs étrangers soient mieux protégés en vertu de la législation indonésienne. En 2017, le gouvernement a adopté une nouvelle législation garantissant pour la première fois certains droits fondamentaux aux travailleurs qui migrent par les voies officielles.

« La nouvelle législation, bien qu’elle ne soit pas parfaite, est une énorme victoire pour nous », a déclaré A. Hidayah. L’une des dispositions les plus significatives pour lesquelles Migrant Care avait mené campagne consistait à limiter le pouvoir des agences de recrutement dans le processus de migration.

« Auparavant, les agents de recrutement avaient pour mission de fournir aux travailleurs partants et à leurs familles des informations sur leurs droits, et ils abusaient souvent de leur position », explique A. Hidayah. Maintenant, cette formation a lieu au niveau du village, explique-t-elle, les communautés elles-mêmes assumant le rôle principal pour garantir des flux migratoires plus sûrs.

Migrant Care aide les villages dans ce processus en organisant des ateliers sur la migration sûre pour les habitants sur le point de partir à l’étranger, incluant une aide pour la conclusion de leurs contrats et des informations sur leurs droits légaux dans les pays de destination et les lieux où trouver de l’aide s’ils se retrouvent en difficulté.

L’organisation aide également les villages à apporter un soutien aux enfants laissés au pays. « Nous avons besoin de savoir, par exemple, si un enfant cesse d’aller à l’école ou s’il est mal traité à la maison lorsqu’un parent est à l’étranger », explique Hidayah. « Nous contribuons à mettre en place des systèmes qui confient leur bien-être à la communauté, en veillant à ce que les familles des employées de maison soient associées à la planification de l’aménagement du village et aux programmes budgétaires. De cette manière, tout le village assume une responsabilité collective. »

Les préoccupations de Migrant Care vont au-delà des frontières du pays. L’année 2017 a également été marquée par la signature historique du Consensus de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) sur la protection et la promotion des droits des travailleurs migrants, dans lequel les gouvernements de 10 pays de la région ont promis de renforcer la protection sociale, l’accès à la justice et les droits humains de millions de travailleurs expatriés à la fois dans les pays d’origine et les pays de destination.

Même si c’est un triomphe pour les groupes de la société civile de la région, Hidayah estime qu’il reste encore beaucoup à faire. L’une des priorités de Migrant Care est la lutte pour les droits de millions de travailleurs sans papiers – ceux qui émigrent pour le travail par des voies non officielles – exclus du Consensus et laissés sans protection ni reconnaissance par leurs gouvernements.

Launch of the ASEAN Safe Migration Campaign on December 12, 2018 in Jakarta. Photo: ASEAN Secretariat /Kusuma Pandu Wijaya
Lancement de la campagne de migration sûre de l’ASEAN le 12 décembre 2018 à Djakarta. Photo : Secrétariat de l’ASEAN/Kusuma Pandu Wijaya

C’est une question complexe et sensible. Depuis 2015, l’Indonésie a interdit aux travailleurs informels, notamment aux employés de maison, de voyager pour travailler dans 20 pays où ils sont confrontés à des niveaux élevés de mauvais traitements et d’exploitation. Pourtant, des millions d’Indonésiens – pour la plupart des femmes – continuent à voyager illégalement en tant que travailleurs sans papiers avec la promesse d’obtenir un emploi, laissant leurs familles chez elles et confrontées à un accès limité à la justice en cas de problèmes à l’étranger.

« Nous considérons la question des travailleurs sans papiers du point de vue des droits humains et du travail, mais cette vision ne se retrouve toujours pas dans la politique ou les lois de notre pays ou de notre région », estime Hidayah. « Pourtant, les progrès de ces dernières années nous donnent la conviction que nous pouvons réellement œuvrer en faveur d’un changement durable et soutenable, même sur cette question. »