« Ma fille n’est pas à vendre » : prévenir les mariages d’enfants en Moldavie

Une famille rom défie les normes culturelles en refusant un mariage « de réparation ». Dans sa communauté, le taux d’abandon scolaire atteint un niveau record incroyable de 58 pour cent, principalement en raison des mariages d’enfants/précoces, des grossesses non désirées et des responsabilités de prise en charge des enfants.

Date : jeudi 6 octobre 2016

Half the Roma girls in Moldova receive no schooling, only 20 per cent complete primary school, another 20 per cent finish a gymnasium, and only 10 per cent graduate from high school or university. UN Women Moldova is working through various partners, including with the media to increase the visibility of positive role models from the Roma community. Photo: UN Women Programme ‘Women in Politics’/Dorin Goian
La moitié des filles roms de Moldavie ne bénéficient d’aucune éducation scolaire. Seulement 20 pour cent achèvent le cycle primaire, 20 pour cent terminent l’école secondaire, et 10 pour cent seulement décrochent un diplôme d’enseignement secondaire ou universitaire. ONU Femmes en Moldavie collabore avec différents partenaires, y compris les médias, pour accroître la visibilité de modèles exemplaires positifs au sein de la communauté rom. Photo : Programme « Les femmes en politique » d’ONU Femmes/Dorin Goian.

Svetlana*, une jeune fille de 12 ans, rentrait chez elle de l’école, quand un garçon de 17 ans – un parent éloigné qui se rendait occasionnellement en visite chez elle – a insisté pour la conduire dans sa voiture. Depuis ce jour, sa mère, Nona*, la trouvait souvent en train de pleurer. Ce n’est que lorsque la famille de Svetlana l’a emmenée voir un médecin qu’il a été constaté que cette enfant de 12 ans avait été violée.

« Cela me peine qu’elle n’ait pas pu m’accorder suffisamment de confiance pour venir m’en parler immédiatement. C’est une tragédie pour notre famille, et il n’y a aucun moyen de revenir en arrière », déclare Nona. Svetlana appartient à une famille rom. Selon les règles non écrites de cette communauté, aucun autre homme rom ne l’épousera.

Conformément aux traditions locales, Svetlana a dû décrire son viol dans les moindres détails à un groupe de femmes locales. Puis le Romani Criss – le tribunal rom – a écouté les deux parties. Ce n’est que lorsque la famille de Svetlana a menacé d’aller dénoncer le viol à la police que l’auteur du crime a fini par admettre sa culpabilité. Le tribunal l’a condamné à épouser Svetlana ou à verser de l’argent à sa famille pour avoir volé la virginité de Svetlana.

« Nous ne pouvions accepter de l’argent », déclare Nona. « Ma fille n’est pas à vendre. Mais nous ne pouvions pas non plus la marier à 12 ans. Pouvait-on oublier son enfance, ses rêves ? Quelles étaient les chances de voir un tel mariage durer ? Notre décision a surpris la communauté, mais nous savions que le mieux pour Svetlana était de la soutenir et de lui permettre de rester avec sa famille, entourée de notre amour ».

Roma women and girls are among the most disadvantaged groups in Moldova, discriminated both on the basis of their ethnicity and gender. UN Women’s programme, “Women in Politics” has focused on increasing their political representation in city councils. Photo: UN Women Programme ‘Women in Politics’/Dorin Goian
Les femmes et les filles roms comptent parmi les groupes les plus désavantagés de Moldavie, victimes d’une discrimination fondée à la fois sur leur ethnicité et sur leur sexe. Le programme « Les femmes en politique » d’ONU Femmes a placé un accent sur l’augmentation de leur représentation politique aux conseils municipaux. Photo : Programme « Les femmes en politique »/Dorin Goian

La famille de Svetlana a décidé de ne pas signaler le crime à la police pour que Svetlana ne soit pas exposée à de nouvelles situations de stress psychologique. Cependant, à la différence de nombreuses autres filles roms, Svetlana a continué d’aller à l’école. Ses enseignantes et enseignants l’ont soutenue dans son processus de guérison et l’ont encouragée à poursuivre sa scolarité. « Nous sommes bien plus proches aujourd’hui qu’auparavant », déclare Nona. « Elle espère qu’un jour elle pourra aller à l’université, et nous la soutiendrons dans ses ambitions. Je sais que nous avons pris la bonne décision en refusant le mariage de réparation, et sa vie entière n’en sera que meilleure. Elle étudiera et trouvera un travail. Elle sera heureuse ».

Les filles roms de Moldavie fréquentent l’école pendant quatre ans en moyenne, contre 11 ans pour les filles non roms. Compte tenu de la fréquence des mariages d’enfants et précoces et des grossesses non désirées, ainsi que des responsabilités de prise en charge des enfants, le taux d’abandon scolaire parmi les filles roms est le plus élevé dans la région – à un niveau record de 56 pour cent (contre 16 pour cent pour les filles non roms) [1].

À ce jour, les données et les analyses concernant les problèmes auxquels les femmes roms sont confrontées en Moldavie restent fragmentées. Pour combler ces lacunes, ONU Femmes, le PNUD et le bureau national de statistique ont récemment compilé un « Profil statistique des femmes et des filles roms » [2]. Les données ainsi que les récits tels que celui de Svetlana qui ont été recueillis dans le cadre de cette initiative permettront d’orienter les politiques et les actions futures.

« La violence à l’égard des femmes revêt une dimension endémique en Moldavie. Dans des cas comme celui de Svetlana, le malheur est double : un viol, suivi d’un mariage forcé », déclare Corneliu Eftodi, responsable de programme national pour ONU Femmes en Moldavie. « ONU Femmes travaille avec les femmes roms pour les aider à surmonter leurs expériences de la violence et à devenir des modèles exemplaires capables de soutenir d’autres femmes au sein de leurs communautés ».

Grâce à des subventions accordées par ONU Femmes, les partenaires de la société civile dans l’ensemble de la Moldavie mènent actuellement des projets pilotes de nouvelles approches visant à mettre fin à la violence contre les femmes et les filles. Leurs activités couvrent notamment la promotion de modèles exemplaires, la facilitation de l’accès des enfants victimes de violence à la justice et un travail avec les jeunes hommes, les policiers et les responsables religieux, en vue de prévenir la violence domestique. ONU Femmes soutient également le militantisme politique des femmes roms. Pratiquement exclues jusqu’à récemment de toute représentation politique, pour la première fois en 2015, deux femmes roms ont été élues pour à des conseils municipaux.

* Afin de protéger l’identité des personnes concernées, leurs noms ont été changés dans ce récit.

Notes

[1] PNUD/Banque mondiale/CE « Regional Roma Survey » (Étude régionale sur les Roms), 2011.

[2]PNUD, ONU Femmes, 2016. Profilul femeilor şi fetelor rome/Viorica Toartă ; Biroul Național de Statistica,– Chişinău, p. 44.