Les femmes et le COVID-19 : Cinq mesures que les gouvernements peuvent prendre maintenant

par Anita Bhatia, directrice exécutive adjointe d’ONU Femmes

Date : jeudi 26 mars 2020

Les gouvernements du monde entier ont des difficultés à contenir la pandémie liée au COVID-19. Bien que certaines voix aient signalé ses impacts sur les femmes, les préoccupations de genre n’influencent pas encore les décisions prises, principalement par des dirigeants masculins. En même temps, un grand nombre des impacts du COVID-19 touchent surtout les femmes. Voici pourquoi :

Tout d’abord, alors que les impacts socioéconomiques sont graves pour tout le monde, ils le sont davantage pour les femmes. Un grand nombre de secteurs de l’économie formelle directement affectés par les quarantaines et les confinements (voyages, tourisme, restaurants, production alimentaire) ont une main-d’œuvre féminine très élevée. De plus, les femmes représentent un fort pourcentage de l’économie parallèle, sur les marchés et l’agriculture informels du monde entier. Dans les pays développés et en voie de développement, beaucoup d’emplois des secteurs informels (ménage, soins à la personne) sont occupés principalement par les femmes qui, généralement, n’ont pas d’assurance maladie et aucun filet de sécurité sociale. 

Qui plus est, souvent, les femmes ont davantage de responsabilités sociales. En moyenne, les femmes accomplissaient chez elles trois fois plus de tâches non payées que les hommes, avant le COVID-19. À présent, les employées du secteur officiel qui ont des enfants doivent jongler avec une ou plusieurs des responsabilités suivantes (si elles les ont encore) : leur emploi (si elles l’ont conservé), la garde des enfants, l’instruction à la maison, les soins aux personnes âgées et le ménage. Les foyers dirigés par une femme seule sont particulièrement vulnérables.

Ensuite, la crise a un impact sur la santé et la sécurité des femmes. Mis à part les impacts directs de la maladie, les femmes peuvent avoir des difficultés à accéder à des services de santé maternelle dont elles ont bien besoin, étant donné que tous les services sont dirigés vers les besoins médicaux essentiels. La disponibilité de la contraception et des services pour d’autres besoins peut être perturbée. La sécurité des femmes est également affectée. Les conditions nécessaires pour lutter contre la maladie (l’isolement, la distanciation sociale, les restrictions sur la liberté de circulation) sont précisément, de manière perverse, celles qui créent des situations idéales pour les agresseurs. 

Troisièmement, la majorité des professionnels de santé en première ligne (notamment les infirmières) sont des femmes, ce qui accroît leur risque d’infection. On estime à environ 67 pour cent le nombre de femmes parmi les professionnels de santé. Ainsi, bien qu’il faille faire attention à la sécurité de TOUS les donneurs de soins, il faut accorder une attention particulière aux infirmières et prestataires de soins féminines, non seulement dans l’accès aux équipements de protection individuelle comme les masques, mais aussi à d’autres besoins, comme les protections hygiéniques menstruelles, qui peuvent être facilement ignorés, par inadvertance, mais sont essentiels pour que les femmes puissent se livrer à leur travail correctement. 

Enfin, il est frappant de constater combien de décisionnaires clés dans le processus de conception et de mise en œuvre de la réaction à la pandémie sont en fait des hommes. Quand on allume la télévision, n’importe où dans le monde, on voit un océan d’hommes. Ce n’est pas surprenant, étant donné que les femmes n’ont toujours pas la même faculté de participation que les hommes dans les grandes organisations décisionnaires (gouvernements, parlements, cabinets et grandes entreprises). À travers le monde, seuls 25 pour cent des parlementaires sont des femmes, et moins de 10 pour cent des chefs d’État ou de gouvernement sont des femmes. Bien que nous ayons quelques exemples éloquents de femmes à la tête des États ou des gouvernements, les femmes brillent par leur absence dans les forums décisionnaires sur cette pandémie. 

Voici cinq mesures que les gouvernements peuvent prendre maintenant pour s’attaquer à ces problèmes : 

Premièrement, veiller à ce que les besoins des infirmières et des femmes médecins soient intégrés à tous les aspects des décisions concernant la réponse au virus. Au minimum, cela signifie qu’il faut mettre des serviettes hygiéniques et des tampons à la disposition des soignantes et des intervenantes en première ligne, dans le cadre de la fourniture d’équipements de protection individuelle. Cela leur évitera des désagréments inutiles dans des situations déjà difficiles. Mais, avant tout, il s’agit de parler aux soignantes, s’informer sur leurs besoins et y pourvoir. Elles méritent tout le soutien que nous pouvons leur apporter en ce moment, notamment en termes d’équipement médical essentiel. 

Deuxièmement, il faut s’assurer que les lignes d’assistance téléphonique et les services pour toutes les victimes de violence domestique soient considérés comme des « services essentiels » et soient maintenus ouverts, et veiller à ce que les forces de l’ordre soient sensibilisées à la nécessité de réagir vite aux appels des victimes. L’on doit suivre l’exemple du Québec et de l’Ontario, qui ont inclus des abris pour les femmes victimes dans la liste des services essentiels. Cette mesure évitera que la pandémie ne mène par inadvertance à davantage de traumatismes, de blessures et de décès durant la période de quarantaine, étant donné la forte proportion de femmes assassinées par leur partenaire intime. 

Troisièmement, les aides financières et les incitations doivent inclure des mesures de protection sociale qui reflètent une compréhension et une reconnaissance de la situation particulière des femmes dans l’économie du soin. Cela signifie veiller à ce que l’assurance maladie profite aux personnes qui en ont le plus besoin et à ce que les congés payés et/ou de maladie soient alloués à celles qui ne peuvent pas aller travailler parce qu’elles prennent soin d’un enfant ou d’une personne âgée chez elles. 

Pour les employées du secteur informel, qui représentent la vaste majorité de la main-d’œuvre féminine des pays en voie de développement, des efforts particuliers doivent être déployés pour leur verser une rémunération. Identifier les personnes qui travaillent pour le secteur informel sera difficile ; il faudra pour cela tenir compte de la situation particulière des pays, mais il sera nécessaire de s’assurer que prévaut une meilleure équité dans les revenus.

Quatrièmement, les dirigeants doivent trouver une façon d’inclure les femmes dans les prises de décisions concernant la réponse et le relèvement. Que ce soit au niveau local, municipal ou national, la participation des femmes à la prise de décisions produira de meilleurs résultats ; nous savons, d’après de nombreuses sources, que la diversité des points de vue enrichit les décisions finales. Parallèlement, les décideurs politiques devront s’appuyer sur les capacités des organisations de femmes. S’efforcer de faire participer les groupes de femmes assurera une réaction de la communauté plus robuste, car leurs réseaux étendus peuvent être utilisés pour disséminer et amplifier les messages de distanciation sociale. La réaction face à Ebola a bénéficié de la participation des groupes de femmes, pourquoi ne pas s’en servir cette fois aussi ? 

Pour finir, les décideurs politiques doivent prêter attention à ce qui se passe dans les foyers et favoriser une répartition égale des tâches entre les femmes et les hommes. Il y a là une formidable occasion de briser les stéréotypes sur les rôles des genres, que l’on retrouve dans la plupart des foyers du monde. Une mesure concrète que les gouvernements peuvent prendre, notamment pour les dirigeants masculins, consiste à se joindre à notre campagne, HeforShe@home, dans laquelle nous demandons aux hommes et aux garçons de faire leur part des tâches domestiques et d’alléger le fardeau des responsabilités qui, de manière disproportionnée, incombent aux femmes.

Ces mesures, et d’autres encore, sont urgentes. La prise en compte des besoins des femmes nous offre la possibilité de « mieux reconstruire ».

Quel meilleur hommage à notre humanité partagée que de mettre en œuvre des actions politiques qui bâtissent un monde plus équitable ?