Dans les propos d'Elisa Zepeda Lagunas : « Il est essentiel pour moi d'occuper ces espaces et de les ouvrir à d'autres ».

Date : mardi 13 novembre 2018

Elisa Zepeda Lagunas
Elisa Zepeda Lagunas.

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Elisa Zepeda Lagunas, une ingénieure en aquaculture de 34 ans, est une dirigeante autochtone mazatèque et une défenseure des droits des femmes qui a fait l'objet d'une extrême violence en raison de son activisme politique. En 2016, elle a été la première femme élue maire de la municipalité d'Eloxochitlán de Flores Magón, située dans le district de Teotitlán, dans l'État d'Oaxaca au Mexique. Deux ans plus tard, elle s'est faite élire au Congrès de l'État d'Oaxaca (où les femmes détiennent actuellement une majorité sans précédent, avec 23 sièges, contre 19 pour les hommes). En tant qu'élue, Mme Zepeda Lagunas entend renforcer la poursuite en justice des auteurs de féminicides et de violence à l'égard des femmes impliquées en politique. Elle souhaite également ouvrir un centre de formation pour les femmes souhaitant entrer en politique. Elle était l'une des intervenantes du IVe Sommet ibéro-américain des agendas locaux sur le genre organisé par ONU Femmes à Cuenca, Équateur, au mois de mai 2018.

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Une fois obtenu mon diplôme d'ingénieure, je suis retournée dans mon village pour travailler sur le développement rural et sensibiliser la population aux droits humains. À ce moment-là, les femmes étaient exclues des processus décisionnels de nombreux espaces communautaires autochtones, mais dans ma ville, nous avions réussi à faire reconnaître le travail communautaire des femmes dans nos statuts, ainsi que notre droit à nous présenter aux élections.

En 2014, un nouveau conseil municipal est arrivé au pouvoir et a décrété que les femmes ne devaient pas participer à la vie publique. Mais nous, les femmes, avons persisté et fait part des inquiétudes de notre communauté à la municipalité. Nous avons assisté à une assemblée en décembre 2014. La plupart d'entre nous étaient des femmes. Là, nous avons été prises en embuscade et attaquées par des hommes [du conseil d'administration].

Ils ont brûlé ma voiture, ma maison et celle de mes parents. Ils m'ont prise en otage sur la place centrale, ils m'ont frappée en public et m'ont entaillée la tête avec une machette. « Voilà ce qui arrive quand on se mêle de ce qui ne nous regarde pas », m'ont-ils dit. Ils m'ont torturée et m'ont fait subir des choses dont j'ai encore du mal à parler... Ils ont torturé mon frère à mort sur la place publique et ils ont tranché la tête de mon partenaire Gustavo avec une machette avant de l'abattre... Ma mère a perdu un œil et ils nous ont laissées pour mortes toutes les deux.

À un moment, je me suis prise en photo, toute ensanglantée. Je l'ai envoyée avec le message « ils sont en train de me tuer » à Anabel López Sánchez, une féministe et défenseure des droits des femmes à Oaxaca, qui dirigeait alors l'Institut des femmes de l'État d'Oaxaca. Elle a alerté le Bureau du Procureur de l'État et d'autres autorités, demandant qu'ils envoient des renforts pour assurer ma protection physique, celle de ma famille et de ma communauté. La commission d'enquête a arrêté les auteurs des violences et les a condamnés à des peines de prison. Sept d'entre eux sont toujours en prison. Huit ont été relâchés et je ne l'ai appris qu'en les croisant dans la rue.

Il m'a fallu un an pour me remettre et retrouver un sens à la vie. Nous, les femmes, avons alors déclaré : « nous n'abandonnerons pas, car sinon cela sera pire encore ». C'est cela qui m'a donné la force de poursuivre. Nous avons orienté notre combat sur la prise de décision.

J'ai demandé à bénéficier du dispositif de protection pour les défenseurs des droits humains du ministère de l'Intérieur [et je l'ai obtenu]. Pendant plus de trois ans, j'ai été accompagnée d'une escorte et j'ai disposé d'un téléphone satellite, d'un bouton d'alarme et d'une maison entourée de clôture. Cela m'a permis de poursuivre mes activités militantes et cela a bien réduit les agressions physiques, mais cela n'a pas arrêté les menaces verbales. Les gens me disaient : « Fais attention, tu vas te faire attaquer ».

Quand vint le moment d'élire un nouveau conseil municipal, pour la première fois, deux femmes ont été candidates. J'étais l'une d'elles. Le jour des élections, le 26 avril 2016, ma collègue et moi avons recueilli 1 500 voix sur 1 800. Nous avons pris nos fonctions en janvier 2017.

Lorsque l'occasion a surgi cette année de présenter ma candidature au Congrès de l'État d'Oaxaca, je me suis lancée et j'ai été élue. La CIDH m'a dit qu'elle allait devoir lever ma protection, puisque j'étais désormais une représentante de la force publique. Ces trois derniers mois, j'ai dû me déplacer et me cacher pour ma sécurité.

Malgré tous ces risques, je me suis présentée, car cette élection est une occasion unique de porter ma voix à un autre niveau, en tant que législatrice, et nous avons tellement de choses à faire. L'histoire doit tant aux femmes. Elles sont si nombreuses à avoir plus souffert que moi. Elles sont tellement peu à s'en sortir. J'éprouve un grand sentiment de responsabilité. Il est essentiel pour moi d'occuper ces espaces et de les ouvrir à d'autres.

Nous sommes 23 femmes et 19 hommes au Congrès d'Oaxaca. Petit à petit, nous avançons, et je pense que tout cela en valait bien la peine ».