Aty Cuña : Des assemblées de femmes autochtones s’attaquent aux violences et aux violations des droits fondamentaux

Date : 27 February 2013

Priscila Maciel Duarte Lopes

Priscila Maciel Duarte Lopes a pris part à la deuxième assemblée Aty Guasu Cuña, tenue à Dourados, au Brésil, en janvier 2013. Photo : ONU Femmes/IBISS-CO/Juliana Borges

« Il y a beaucoup de violence ici, mais, avant, nous n’étions pas habilitées à nous défendre », explique Priscila Maciel Duarte Lopes, une dirigeante autochtone de la communauté brésilienne guarani-kaiowá âgée de 51 ans. « Nous savons maintenant que le plus important pour nous est de nous entraider, parce que nous ne recevons aucune aide de l’extérieur. [Mais] si nous sommes unies, nous pouvons demander au Gouvernement de venir faire quelque chose pour les tribus », dit-elle.

Le Brésil a une population d’environ 896 000 autochtones, qui appartiennent à 238 groupes ethniques, lesquels parlent plus de 180 langues . Au Paraguay, la population s’élève à 108 000 personnes, répartie en 20 groupes ethniques parlant cinq langues différentes . À la frontière entre les deux pays, le nombre d’autochtones s’élève à environ 15 000 personnes.

Elles appartiennent principalement à deux groupes ethniques, les Guarani-Kaiowá et les Ayoreo. Il y a trois ans, le projet Cuña, qui signifie « femmes » dans la langue guarani, a été élaboré par ONU Femmes, de concert avec l’ONG paraguayenne BASE-IS et Sobrevivencia (« Survie »), et l’IBISS-CO brésilienne.

Le projet a commencé par un programme élaboré pour les jeunes femmes autochtones, les encourageant à jouer un rôle actif pour s’attaquer aux violations des droits dans leurs communautés. Une attention toute particulière a été accordée à la traite des femmes, laquelle s’est aggravée par des flux de migration et des développements à grande échelle, en particulier l’industrie agroalimentaire.

Les femmes ont suivi une formation en matière de droits fondamentaux, de questions tenant compte des perspectives de genre et de culture locale, ainsi que de prévention de la traite des êtres humains et de résistance au développement de l’industrie agroalimentaire sur les terres appartenant aux autochtones.

Les ateliers ont également servi à montrer aux femmes comment collecter elles-mêmes des données sur les violations des droits fondamentaux commises dans leurs communautés, renforçant ainsi l’éducation des dirigeantes des communautés. Tout ce processus a été traduit dans les deux langues principales, le guarani et l’ayoreo, pour s’assurer que l’information soit diffusée parmi les membres des communautés.

« Ce qui m’a le plus impressionné dans ce projet a été la réaction de ces femmes. Une grande partie des violences qu’elles ont subies étaient considérées comme normales dans ces communautés. Lorsqu’elles ont pris conscience que ce ne devait pas être le cas, elles ont été très choquées », dit Nilda Pereira, coordonnatrice du Projet Cuña.

Petit à petit, les femmes ont commencé à recenser les violations des droits fondamentaux dont elles étaient victimes et à les identifier en tant que telles. Avant les séances de formation, elles ne savaient pas que la traite des êtres humains et un trafic d’organes se produisaient dans leurs communautés. Mais, avant la fin de leur formation, elles se sont senties habilitées à prendre des mesures pour empêcher que se produisent de telles choses.

Elles ont non seulement appris à reconnaître et à recenser ces violations, mais également à les signaler et à intervenir dans les différends locaux.

Par la suite, l’enquête réalisée par des femmes autochtones a révélé que 140 violations des droits fondamentaux avaient été commises dans ces communautés sur une période de deux ans, notamment 50 cas de violences conjugales contre les femmes ; 39 cas de violences contre les enfants et les jeunes ; 14 cas de violences sexuelles contre des enfants et des adolescents ; 8 cas de traite des êtres humains et de nombreuses autres de nature variée.

Aty Guasu Cuña : La grande assemblée de femmes autochtones

Par tradition, la communauté autochtone de cette région organise régulièrement des Aty Guasu, ce qui veut dire « grandes assemblées » en guarani. Les assemblées Aty Guasu sont des réunions où les leaders autochtones, traditionnellement des hommes, débattent des problèmes que ces tribus ont en commun. Ils cherchent des solutions aux conflits et mettent en commun leurs expériences.

La toute première assemblée Aty Guasu Cuña, ou « grande assemblée de femmes autochtones » de la région a été organisée du 25 au 29 avril dans le village de Bororo, à Dourados, au Brésil, et elle a réuni plus de 500 participants. Son objectif, comme l’explique Juliana Borges de IBISS-CO, était de créer une autre instance pour les femmes, qui sont généralement minoritaires dans l’assemblée Aty Guasu.

« Il pleuvait beaucoup, mais de nombreuses femmes sont quand même venues, même si certaines tribus ne voulaient pas participer. Les femmes autochtones ont beaucoup évoqué l’autonomisation des femmes dans leurs villages ainsi que le sexisme ambiant.

Nombre de ces femmes ont eu des problèmes parce que leurs maris, ou leurs villages, ne voulaient pas les laisser participer à l’assemblée Aty Guasu Cuña. La réunion a été très constructive car il y a eu des échanges d’idées passionnés. « Ces femmes ont été particulièrement satisfaites d’avoir participé à cette assemblée », dit Marilza Drum, ancienne représentante de l’IBISS qui a pris part à la première assemblée Aty Guasu Cuña.

Lors de la réunion, les femmes autochtones sont apparues comme une force politique avec qui il faut compter et ont fait une série de requêtes aux autorités publiques. Elles ont demandé plus de sécurité pour les femmes des villages, la délimitation des terres, des garanties pour que les femmes participant au Conseil Aty Guasu Cuña puissent prendre part à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes gouvernementaux et à des actions en faveur des communautés autochtones, la reconnaissance et le renforcement de leurs traditions et de leurs cultures, des programmes sanitaires pour les femmes autochtones et la sécurité alimentaire.

Depuis lors, des assemblées de femmes autochtones moins importantes ont été organisées.

« Les communautés autochtones n’ont pas les moyens de voyager ou de payer pour un hébergement et le transport. L’appui d’ONU Femmes a été essentiel pour les aider à organiser une deuxième assemblée de consolidation. Cela leur a permis de faire tenir une rencontre des femmes autochtones qui ont mis en commun leur savoir et leur savoir-faire. En conséquence, elles ont trouvé de nouvelles manières de s’attaquer à la violence dans une perspective sexospécifique », dit Rebecca Tavares, la représentante d’ONU Femmes au Brésil.

Dourados, Brazil, January 2013
Près de 150 femmes ont pris part à la deuxième assemblée Aty Guasu Cuña tenue à Dourados, au Brésil, en janvier 2013. Photo : ONU Femmes/IBISS-CO/Juliana Borges

La deuxième assemblée Aty Guasu Cuña a été organisée en janvier 2013, également à Dourados, au Brésil. À cette occasion, les femmes ont pu partager leurs expériences en matière d’élaboration de stratégies visant à faire face aux situations de violences commises dans leurs communautés.

Les deux ateliers et les deux assemblées Aty Guasu Cuña ont permis aux femmes d’identifier et de prévenir les violations commises dans leurs communautés. Les deux assemblées ont également publié des brochures d’information sur la prévention de la traite des êtres humains en espagnol et en guarani.

La tenue d’une troisième grande assemblée est déjà planifiée pour le 6 mars dans la région de Sombrerito, au Paraguay.

« Avant le projet, j’étais résignée face à nos problèmes », dit Priscila. « J’ai ensuite rencontré d’autres femmes autochtones, j’ai appris des choses, j’étais dans une grande ville et je discutais avec beaucoup de personnes. J’ai compris de plus en plus de choses. Je suis maintenant une dirigeante communautaire et je peux aider les membres de ma communauté. Nous voulons organiser plus d’assemblées Aty Cuña. Ensemble, les femmes autochtones sont fortes », dit-elle.