Les municipalités se mobilisent pour mettre un terme à la violence contre les femmes

Date : 16 October 2012

Entretien avec Silvia Loli Espinoza, coordinatrice du projet « Articulation des politiques et actions pour mettre fin à la violence contre les femmes dans la municipalité de Lima », avec le soutien du Fonds d'affection spéciale de l'ONU pour mettre fin à la violence contre les femmes.

La violence contre les femmes constitue l'une des violations les plus courantes des droits des femmes et son élimination nécessite des efforts concertés dans le monde entier. Le rôle joué par les municipalités pour tenter de résoudre ce problème au niveau mondial est déterminant, comme le démontre l'initiative de la municipalité métropolitaine de Lima.

Depuis janvier 2011, Susana Villaran est la première femme maire démocratiquement élue de la ville de Lima. Elle a mis en place une série de réformes sans précédent pour débarrasser la ville de la violence basée sur le genre, afin que la population féminine s'y sente en sécurité et que les services proposés aux victimes de ces violences ne soient plus de simples projets de loi, mais bel et bien une réalité.

Le Fonds d'affection spéciale de l'ONU pour mettre fin à la violence contre les femmes apporte son soutien à la municipalité de Lima pour la mise en place d'un nouveau modèle de gouvernance qui hisse la fin de la violence à l'égard des femmes au rang des principales priorités. Silvia Loli Espinoza, coordinatrice du projet d'articulation des politiques et des mesures visant à mettre un terme à la violence basée sur le genre dans la municipalité de Lima, s'exprime au sujet des objectifs de ce projet.

Warmi Wasi /  Silvia Loli Espinoza

Le premier Centre Warmi Wasi a été lancé en Novembre 2011 lors d'une cérémonie d'inauguration avec le maire de Lima, Susana Villaran, et Silvia Loli Espinoza, qui est la deuxième à droite. Crédit photo : Silvia Loli Espinoza

À quels problèmes de violence basée sur le genre les femmes de la ville de Lima sont-elles confrontées ?

- La violence envers les femmes est un problème grave au Pérou, et plus particulièrement dans la ville de Lima où, selon les statistiques, 4 femmes sur 10 y ont déjà été confrontées. Toutefois, ces chiffres ne portent que sur les violences conjugales. Ils augmentent si on y inclut la violence dans les lieux publics, le harcèlement, les attouchements ou autres gestes déplacés. L'un des principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés réside dans la faiblesse et l'inefficacité des mécanismes de protection et des procédures permettant de recourir à des poursuites judiciaires. Au cours des dernières années, nous avons également assisté à une augmentation des cas de fémicides au niveau national.

En matière de sécurité dans les lieux publics, la population féminine des villes ressent une insécurité constante, les viols et les enlèvements étant des phénomènes répandus en milieu urbain. Dans les transports publics, elles sont exposées au vol et au harcèlement et dans leur propre quartier, il existe de nombreux secteurs où elles ne peuvent pas se déplacer librement ou qu'elles évitent par peur des agressions.

À Lima, le district de Cercado enregistre 22 pour cent des plaintes pour agression sexuelle envers les femmes et 17 pour cent des signalements de violence conjugale de l'ensemble de la ville. Pourtant, ce district ne représente que 0,4 pour cent de la population totale de la ville, à savoir seulement 300 000 habitants pour une métropole qui en compte 9 millions. C'est pourquoi le district de Lima Cercado fait partie des sept districts ciblés par la municipalité par le biais du projet soutenu par le Fonds d'affection spéciale de l'ONU pour mettre fin à la violence contre les femmes.

Ainsi que l'établissent les dispositions de la Convention de Belem do Para, la tolérance de la violence constitue une forme de violence en soi et c'est précisément l'un des défis auxquels nous sommes confrontés à Lima, où il règne une large acceptation et une tolérance sociale vis à vis de ce problème, et où les femmes sont bien souvent considérées responsables des violences qu'elles subissent.

Comment les municipalités contribuent-elles aux efforts réalisés au niveau mondial pour mettre fin à la violence contre les femmes ?

Les municipalités sont appelées à jouer un rôle crucial dans la lutte mondiale contre la violence à l'égard des femmes, principalement en raison de leur proximité avec la population féminine et d'une meilleure compréhension des problèmes auxquels les femmes sont confrontées, notamment la violence basée sur le genre. Cela permet également aux municipalités de mettre en place des mécanismes qui répondent de façon plus adaptée à ce problème. Les municipalités sont appelées à mener la transition vers un nouveau modèle de gouvernance locale, centralisé autour de l'amélioration de la condition humaine et des droits des femmes, encourageant leur participation à la prise de décisions et leur permettant d'exprimer leurs priorités et leurs aspirations.

Les municipalités ont également la possibilité d'encourager une nouvelle approche envers la sécurité des citoyens qui va au-delà du personnel en uniforme et qui aborde le problème de la violence à l'égard des femmes du point de vue de leurs droits, non seulement dans les lieux publics, mais aussi dans la sphère conjugale, assurant ainsi la continuité entre ces deux environnements. Lorsqu'on évoque la responsabilité des gouvernements dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes, on a tendance à oublier que les municipalités font partie de l'État, et qu'à ce titre, elles ont également une part de responsabilité.

En ce qui concerne la prestation de services destinés aux femmes victimes de violence, les municipalités sont bien placées pour renforcer la coordination entre leurs différents services, et sont ainsi plus aptes à mettre en place les services intégrés et holistiques dont ces femmes ont besoin.

Quelles sont certaines des meilleures pratiques utilisées dans ce projet pour résoudre le problème de la violence à l'égard des femmes dans la ville de Lima et y mettre un terme ?

Ce projet met en avant un nouveau modèle de gouvernance locale qui favorise la participation des femmes dans les décisions qui affectent leurs vies. Nous avons mis en place une assemblée métropolitaine où les femmes ont la possibilité d'exprimer leurs priorités vis à vis des politiques et des projets de la municipalité. Pour la première fois cette année, des filles ont également participé au « Conseil consultatif des jeunes filles, garçons et adolescents de la zone métropolitaine de Lima », qui émet des avis destinés au maire sur des questions les concernant, parmi lesquelles le harcèlement sexuel dans la ville a été l'un des thèmes abordés. Suite à cela, le projet a lancé une campagne pour la sécurité des femmes et des filles dans les transports en commun, axé sur la sensibilisation et la formation des conducteurs et du personnel de sécurité pour prévenir les cas de harcèlement sexuel. Pour cette année, deux cas ont déjà été signalés grce à cette campagne.

Grce à ce projet, la municipalité place la violence contre les femmes parmi les premières questions sur la sécurité citoyenne à traiter : elle a défini ce problème comme l'une des trois priorités du « Conseil régional sur la sécurité citoyenne» de la municipalité, et elle a mis sur pied une commission permanente chargée d'assurer le suivi des questions relatives à la violence à l'égard des femmes dans les lieux publics. Ces initiatives ont permis de combler les lacunes du projet de lutte contre la violence à l'égard des femmes déjà en place au niveau national, dans lequel les problèmes liés à la sécurité des citoyens n'avaient pas été pris en compte. Elles ont également favorisé une meilleure compréhension des relations qui existent entre la violence envers les femmes et le manque de sécurité dans les lieux publics.

De plus, nous avons mis en place l'initiative appelée serenazgo (groupes de gardiennage communautaire de quartier), et nous encourageons la participation des femmes à ce collectif. L'année dernière, seulement 17 femmes y participaient, alors qu'aujourd'hui on en compte 300. Nous avons mis en place le centre de formation serenazgo (le CEMFOCAS ), au sein duquel les hommes et les femmes souhaitant devenir « serenos » suivent un programme de formation qui comprend notamment les questions liées à la violence à l'égard des femmes et à la sécurité des citoyens. Cette initiative connaît un tel succès que certains « serenos » ont formé un groupe de musique intitulé « Sabor Sereno » (« la saveur sereno » en français) pour se rapprocher de la population et accroître sa sensibilisation au problème de la violence à l'égard des femmes, grce aux différentes représentations et événements auxquels ils participent. La formation apporte son soutien au serenazgo pour le signalement aux institutions compétentes des cas de violence à l'égard des femmes et pour l'amélioration de l'accès à la justice des femmes victimes de ces violences, notamment en les aidant à constituer leur rapport de signalement et à rassembler les preuves nécessaires. Plus récemment, nous avons lancé l'initiative « serenazgo sans frontières », dont l'objectif est de faciliter la coordination entre les différents quartiers de la ville de Lima.

Le projet a également permis de mettre en place une gamme de services holistiques complète destinée aux femmes victimes de violences, grce à la création de l'initiative « Warmi Wasi », qui signifie « services holistiques » en kechua. Elle offre des services à caractère juridique, social et psychologique destinés aux femmes ; surtout, grce à cette initiative, les femmes victimes savent désormais qu'elles ne sont plus seules. À présent, nous cherchons à élargir l'accès à ces services, car nous recevons constamment des demandes de femmes d'autres municipalités, qui viennent à Warmi Wasi pour accéder à des services qui ne sont pas disponibles dans leur district.

En collaboration avec l'association féministe Flora Tristan, nous avons organisé une marche aux flambeaux des femmes à Lima Cercado. Les femmes ont ainsi traversé des zones qu'elles considèrent dangereuses, illuminant l'espace avec des flambeaux comme un moyen de libérer ces lieux et de se les approprier de façon symbolique.

De quelle façon le projet implique-t-il la participation des hommes aux efforts visant à prévenir et à mettre fin aux violences à l'égard des femmes ?

Nous avons conçu un programme pilote dont l'objectif est d'encourager les hommes à rejeter la violence basée sur le genre. Alors que d'autres initiatives destinées à impliquer les hommes mettent principalement l'accent sur les responsables de ces violences, notre approche est plutôt préventive. En effet, par le biais de trois processus , nous nous adressons à tous les hommes afin qu'ils comprennent que la violence à l'égard des femmes est un crime et une violation des droits fondamentaux des femmes : d'abord, nous les sensibilisons au problème, puis nous les encourageons à rejeter publiquement la violence à l'égard des femmes, et enfin, nous les confortons dans leur engagement pour que d'autres hommes rejoignent le mouvement et s'impliquent activement dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes dans leurs propres districts.

Par le biais de l'assemblée des maires, nous sommes parvenus à établir un dialogue avec les maires des 43 districts de la ville de Lima (40 d'entre eux étant des hommes), pour les sensibiliser au problème et les convaincre que l'intégration à leurs plans et programmes municipaux de l'élimination de la violence à l'égard des femmes constituait une stratégie payante. Cela implique notamment que, d'ici la fin de l'année 2014, tous les districts trouvent les moyens de disposer d'au moins un centre de services destiné aux femmes victimes de violence. Ce dialogue comporte un volet technique, mais également une dimension politique qui cherche à encourager les administrations de district à s'attaquer aux problèmes sociaux, notamment ceux qui touchent les femmes, et à ne plus se cantonner à une approche limitée à des aménagements d'infrastructure.

À l'avenir, quelle sera la principale caractéristique d'une ville sans violence contre les femmes et les filles ?

À mon sens, une ville sans violence sera une ville où les femmes se sentiront libres de se promener à tout moment, où leur seule préoccupation sera de savoir si elles sont suffisamment couvertes pour ne pas prendre froid. Comme l'a indiqué ma collègue Raquel Cuentas du Département du développement social de la municipalité, une ville sans violence est une ville où les femmes sont pleinement informées et savent à qui s'adresser si elles ont besoin d'aide, une ville dans laquelle elles ne se sentent pas isolées, mais où au contraire elles gagnent en autonomie de par leur accès à l'information et au savoir.

Pour terminer, comme le dit Susana Villaran, notre maire, « une ville où la sécurité des femmes et des filles est assurée est une ville sûre pour tous ». Il s'agit-là, incontestablement, du meilleur indicateur.