De la comédie à l’action concrète : une croisade pour mettre fin au harcèlement dans les transports en commun égyptiens

Date : 27 February 2013

« Chaque matin, j’ai le sentiment de porter un lourd fardeau lorsque je prends le minibus pour me rendre au travail. J’ai une heure de trajet depuis mon domicile », explique Zeinab, une habitante du Caire. « Je suis harcelée chaque jour ; pourrai-je un jour vraiment prendre le bus en toute sécurité ? »

Une Égyptienne regarde par la fenêtre
Une Égyptienne regarde par la fenêtre d’un minibus au Caire, en Égypte, où de nombreuses femmes empruntent des minibus bondés dans lesquels elles ne peuvent s’asseoir convenablement. Crédit photo : ONU Femmes/Fatma Elzahraa Yassin.

L’inquiétude de Zeinab est typique, et elle est partagée par de nombreuses femmes égyptiennes. Celles-ci aimeraient pouvoir se rendre au travail en toute sécurité, marcher dans les rues du Caire sans crainte, emprunter les transports en commun sans être harcelées, et tout simplement jouir de leur liberté individuelle.

D’après la première étude gouvernementale menée à l’échelle nationale en Égypte sur le harcèlement sexuel, 86,5 pour cent des femmes ne se sentent pas en sécurité dans les moyens de transport public.

Cette étude, intitulée « Méthodes et outils visant à mettre fin au harcèlement sexuel en Égypte », a bénéficié du soutien d’ONU Femmes et du Conseil national des femmes agissant de concert avec l’Institut de la planification nationale et du Centre démographique du Caire.

Il en ressort que les transports publics figurent parmi les lieux les moins sûrs, occupant la deuxième place du classement des lieux où sévit le harcèlement sexuel, la rue occupant la première place.

L’examen des informations parues récemment dans la presse indique que la violence envers les femmes dans les lieux publics est en augmentation. Plusieurs incidents ont été rapportés dans différents quartiers, y compris sur la place Tahrir où jusqu’en 2011, les femmes pouvaient encore s’exprimer de manière active et en toute sécurité.

« Pendant les 18 jours qu’a duré la révolution, je me suis rendue place Tahrir pratiquement tous les jours, mais je crains d’y être victime d’une agression sexuelle maintenant. Cela n’a rien à voir avec la place elle-même ; il est temps d’adopter une loi qui pénalise le harcèlement sexuel », raconte l’une des jeunes filles qui ont été récemment victimes de harcèlement sexuel sur la place Tahrir.

À l’heure actuelle, le droit égyptien ne définit pas le harcèlement sexuel. ONU Femmes plaide pour des modifications de la législation et, en collaboration avec ses partenaires, tente de faire du Caire un modèle de ville sûre.

Dans le cadre de l’Initiative mondiale pour des villes sûres [i], ONU Femmes a lancé une « Campagne transports en commun » au Caire en novembre 2012. Cette campagne a notamment recours aux arts de la scène pour attirer l’attention sur la violence et susciter des réactions contre celle-ci, et pour mettre fin à toutes les formes de harcèlement dans les moyens de transport publics. Elle est menée en partenariat avec trois troupes de jeunes : ImprintNoon et Nefsi.

Noon utilise le théâtre interactif dans des rames de métro, mais avec une touche d’originalité. Ses acteurs reconstituent de véritables épisodes de harcèlement sexuel sans signaler aux passagers du métro qu’il s’agit d’une mise en scène.

Récemment, un lundi matin, dans un métro bien rempli, la scène a commencé lorsque trois amies se sont retrouvées dans une rame de métro. L’une d’entre elles était bouleversée après avoir été harcelée dans le bus avant de monter dans le métro.

Au fur et à mesure que la scène se déroulait, alors que la jeune femme racontait son histoire avec beaucoup d’émotion, les actrices ont fait intervenir ceux qui les regardaient et les ont invités à réfléchir ensemble. De qui est-ce la faute ? Quelle est la solution ?

Grâce à ce théâtre interactif, ces jeunes lèvent le voile sur la réalité du harcèlement qui a été passée sous silence pendant des années. Ce n’est que lorsqu’ils quittent la rame de métro pour en prendre une autre que les acteurs font savoir aux passagers qu’ils ont assisté à une représentation théâtrale.

« Nous voulons que les gens se mettent à parler du harcèlement sexuel et qu’ils nous aident à trouver des solutions », explique Heba Ahmed, membre de Noon.

La troupe Imprint s’est lancée dans une campagne de sensibilisation individuelle sur les quais du métro. Ses acteurs sensibilisent les navetteurs au harcèlement sexuel et les incitent à le combattre.

« Comme le métro du Caire attire toutes sortes de personnes provenant de milieux socio-économiques différents, nous avons décidé de créer une ambiance sécurisante qui nous permet de sensibiliser les gens à ce problème, dans l’espoir de mettre fin à ces actes violents dans le métro et dans les rues du Caire », ajoute Nihal Zaghloul, cofondatrice d’Imprint, qui collabore étroitement avec l’administration du métro et les forces de police.

Parallèlement, Nefsi compte s’attaquer au problème par une autre voie. Cette troupe opérera dans une gare routière située au cœur du Caire, où elle sensibilisera les chauffeurs de minibus au rôle qu’ils peuvent jouer pour mettre un terme au harcèlement. Elle leur expliquera également les avantages que peuvent procurer les bus « exempts de harcèlement ».

Le dépliant utilisé par Nefsi dans le cadre de son initiative de chaînes de solidarité contre le harcèlement sexuel
Le dépliant utilisé par Nefsi dans le cadre de son initiative de chaînes de solidarité contre le harcèlement sexuel dit : « J’aimerais prendre le bus et que personne ne me harcèle ». Illustration reproduite avec l’aimable autorisation de Nefsi.

Elle s’adressera aussi aux passagers, et en particulier aux femmes, pour les encourager à signaler les faits de harcèlement aux chauffeurs, qui pourront agir immédiatement. Nefsi espère en outre convaincre les chauffeurs d’apposer des autocollants sur les sièges afin de faire connaître le Bureau de l’ombudsman du Conseil national pour les femmes et de diffuser le numéro d’un service d’assistance téléphonique chargé de recueillir les plaintes.

Le Bureau de l’ombudsman traite directement les plaintes recueillies et est en mesure d’offrir une aide juridique aux femmes qui le contactent.

Cette campagne menée dans les transports en commun vise à mettre fin au harcèlement dont sont victimes tous les jours des femmes comme Zeinab, ainsi qu’à contrecarrer l’inaction et la passivité caractéristiques des navettes quotidiennes.

« Je dois parfois m’abstenir de parler du harcèlement afin d’éviter la critique sociale, mais j’en ai assez. Je ne resterai plus passive », annonce Zeinab. « Si je ne prends pas la parole pour défendre mes droits, personne ne pourra m’aider».


[i] Des villes sûres exemptes de violence envers les femmes et les filles est un programme mondial lancé en 2010 dans cinq villes pilotes en Inde, en Équateur, au Rwanda, en Papouasie-Nouvelle Guinée et en Égypte. Ce programme, qui fait partie de l’Initiative mondiale des Nations Unies pour des villes plus sûres, a pour but de sensibiliser l’opinion publique afin de rendre les villes et les communautés plus sûres pour les femmes et les filles. Par le biais de diverses activités de terrain, son objectif consiste à rendre l’opinion publique plus attentive à la violence envers les femmes et les filles dans les lieux publics afin qu’elle contribue à sa prévention.