ONU Femmes - Entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes

Chi Yvonne Leina raconte : Comment j’ai convaincu ma grand-mère de ne pas « repasser » mes seins naissants

Date: 27 February 2013

Chi Yvonne Leina
Chi Yvonne Leina parle de « problèmes rencontrés par les femmes journalistes en Afrique » lors de la Conférence ouest africaine des journalistes organisé par le Projet Média en Juin 2011. Crédit photo: Yemi Kosoko

La journaliste camerounaise Chi Yvonne Leina, qui milite pour les droits des femmes, a fondé et coordonne « Gender Danger », une organisation communautaire de femmes qui se bat pour mettre un terme à la pratique consistant à repasser les seins des filles, au Cameroun. Elle assistera à la réunion de la CSW cette année en tant que correspondante du réseau médiatique « World Pulse », dans l’espoir de pouvoir ainsi sensibiliser le public et nouer des partenariats qui aideront son organisation non gouvernementale à élargir ses actions de prévention du « repassage des seins » au Cameroun. Dans le cadre de la série « … raconte » d’ONU Femmes, nous vous présentons son témoignage concernant une pratique qui consiste à repasser les seins des jeunes filles dans ce pays.

Que se passe-t-il dans l’esprit d’une fille de 11 ans qui est enfermée à la cuisine par sa propre mère, chaque jour, pour que celle-ci brûle et écrase sa poitrine naissante à l’aide d’une pierre chauffée dans les flammes ?

La douleur et la peur perpétuelle deviennent ses compagnes quotidiennes. On la force à croire que le développement de sa poitrine est une chose honteuse. Imaginez-la des années plus tard, lorsqu’elle ne pourra pas allaiter son bébé parce que ses canaux galactophores ont été détruits par cette pratique, ou qu’elle ne pourra pas ressentir de plaisir sexuel parce que ses nerfs sensoriels ont été tués par sa mère sous prétexte de la protéger.

Il s’agit là de la réalité quotidienne de 4 millions de filles au Cameroun [i] où, par crainte qu’elles n’attirent des prédateurs sexuels, les mères détruisent les premiers signes de féminité qui apparaissent chez leurs filles.

La beauté de ma cousine Aline, avec ses longs cheveux noirs, son corps si mince et sa peau d’ébène, ne pouvait échapper à quiconque. Elle était jolie et intelligente. Elle venait d’avoir douze ans et notre grand-mère tenait à l’œil sa beauté et le développement de sa poitrine. Elle ne cessait de répéter qu’Aline allait bientôt attirer les hommes et qu’elle se retrouverait enceinte avant le mariage si l’on ne faisait rien pour sa poitrine.

Un jour, alors que j’arrivais à la cabane de Grand-mère, je remarquai qu’il régnait un silence inhabituel, rompu seulement par le gazouillis des oiseaux et le bruit de la rivière s’écoulant non loin de là. La cabane de Grand-mère était fermée à clé. J’entendis un autre son : il s’agissait d’Aline, gémissant de douleur ! Je regardai à l’intérieur de la cabane au travers d’un petit trou percé dans un de ses murs. Je vis Grand-mère en train d’écraser le sein d’Aline avec son pilon. Mon Dieu ! Pourquoi faisait-elle cela ? Je compris alors pourquoi ma jolie cousine avait complétement changé : Grand-mère « l’arrangeait »!

Aline était constamment malheureuse et se déplaçait en cachant ses seins avec les bras. Sa beauté rayonnante de jadis se fanait peu à peu. Elle refusa d’aller à l’école dans le courant de cette année-là et se retrouva finalement enceinte quelques années plus tard.

Quelques mois après l’incident, Grand-mère m’appela et me demanda d’enlever ma chemise pour m’arranger. Je refusai et je la menaçai d’alerter le voisinage et de prévenir ma maman si elle osait me toucher. Il n’était pas question que qui que ce fût brûle et écrase mes seins naissants sous prétexte de « m’arranger ». Prise de peur, Grand-mère abandonna. Elle me regarda grandir avec anxiété, s’attendant à tout moment à ce que le pire se produise.

C’est alors que j’ai découvert combien il était important de s’exprimer face à l’adversité. Malheureusement, de nombreuses femmes et filles de ma communauté n’ont pas l’occasion de le faire.

Une enquête réalisée par le Fonds des Nations Unies pour la population et l’Agence allemande de coopération au développement révèle qu’au Cameroun, une fille sur quatre a eu la poitrine brutalement écrasée ou martelée à l’aide d’objets brûlants, généralement par sa mère, afin d’empêcher sa poitrine de se développer trop tôt. Le repassage des seins, pratiqué dans toutes les régions du Cameroun, vise à empêcher les filles d’attirer les hommes alors qu’elles sont encore très jeunes. Les conséquences de cet acte extrêmement douloureux, qui se font sentir tant sur le plan psychologique que sur le plan de la santé des jeunes filles, contribuent au taux important de décrochage scolaire chez les filles au Cameroun.

D’après les experts en matière de santé et mon expérience personnelle, puisqu’au fil du temps j’ai rencontré de nombreuses femmes qui ont subi le repassage des seins, les effets néfastes de cette pratique comprennent entre autres l’apparition de kystes ou de mammites, la disparition complète d’un ou des deux seins, l’hypertrophie des tissus mammaires, le cancer et la dépression.

Depuis le jour où j’ai échappé de peu au repassage de mes seins, je me suis mise en tête de prendre la parole au nom des autres filles qui n’ont pas pu s’exprimer elles-mêmes. Et c’est cette volonté de leur donner la parole qui m’a décidée à devenir journaliste. J’ai étudié le Journalisme à l’université et j’y ai obtenu une mineure en Études féminines et de genre. Après avoir travaillé pendant cinq ans comme journaliste au Cameroun, je n’étais toujours pas arrivée à faire entendre comme je l’aurais voulu la voix des femmes qui n’ont pas droit à la parole. C’est alors que j’ai rejoint le réseau médiatique World Pulse, en 2010. Lorsque j’ai parlé du repassage des seins sur World Pulse, ce sujet a suscité une vive attention de la part des médias du monde entier.

J’étais heureuse d’avoir brisé le silence mais, au fond de moi-même, j’aspirais à un changement de plus grande ampleur. Au début de 2012, j’ai rassemblé du monde, attirant des dirigeantes de la région du Nord-Ouest du Cameroun pour former un groupe nommé Gender Danger, qui s’attelle depuis lors à faire disparaître cette pratique.

Le repassage des seins est habituellement un secret bien gardé entre une mère et sa fille. Gender Danger a pour but de briser le silence et de dénoncer les dangers liés à cette pratique, dans l’espoir d’y mettre fin. Nous nous adressons aux femmes dans les églises, au sein des groupes culturels féminins, dans les salons de coiffure, bref partout où les femmes se rassemblent. Nous leur expliquons les dangers liés au repassage des seins.

À ce jour, nous avons pu faire passer notre message de sensibilisation auprès de plus de 15 000 femmes dans la région du Nord-Ouest du Cameroun. Gender Danger travaille actuellement en partenariat avec la Délégation Nord-Ouest du Ministère de la promotion de la femme et de la famille.

Au cours de nos campagnes, des victimes et des auteurs de repassage des seins viennent partager leur expérience personnelle. Une intense émotion règne généralement au cours de ces discussions : les femmes pleurent et guérissent leurs blessures ensemble, et elles promettent de ne plus faire subir cela à leurs filles, mais de continuer à faire passer le message à leur entourage.

Nous avons l’intention d’étendre cette campagne aux neuf autres régions du Cameroun et de la compléter par le dépistage et le traitement des maladies des seins, en particulier dans les zones rurales.

Au cours de cette session de la CSW, j’aimerais créer de nouveaux partenariats pour étendre davantage notre action.


[i] Enquête réalisée par l’Agence allemande de coopération au développement (GTZ) et le Fonds des Nations Unies pour la population, 2006. http://www.friendsofunfpa.org/netcommunity/page.aspx?pid=342