Elles meurent d’envie de vivre : la dimension genre de la mortalité infantile en Inde

Un nouveau rapport d’ONU Femmes qui fait entendre les voix des Indiennes expose en détail les efforts déployés pour atteindre les cibles des OMD et permet de mieux comprendre la problématique des infanticides féminins, de la préférence accordée aux garçons et de la violence envers les femmes.

Date : 03 March 2014

« Il me battait sans raison. Tous les jours. J’ai fait plusieurs fausses couches », raconte Bhuri Bibi, le regard triste. Aujourd’hui, elle travaille comme journalière et vit avec sa fille de 4 ans dans le village de sa mère, dans le district de Sehore, au Madhya Pradesh, une province située au centre de l’Inde.

« Il y a six ans, mon mari m’a jetée à la porte parce qu’il ne voulait plus vivre avec moi, explique-t-elle. J’ai perdu trois enfants. Mort-nés. Il m’a accusée de ne pas être capable de donner la vie à des bébés en bonne santé et il m’a abandonnée.

Preferences for sons in India
Bhuri Bibi et sa fille. Photo: ONU FEmmes/Swapna Bist-Joshi
Les épreuves qu’a endurées Bhuri Bibi l’ont marquée au point qu’elle n’accorde plus facilement sa confiance. Sa vie tourne autour de sa fille, qui est sa seule raison de vivre, dit-elle. La petite fille s’accroche à sa mère sans la lâcher même un bref instant.

L’histoire de Bhuri Bibi est courante. D’après l’Enquête nationale sur la santé de la famille 2005-2006, en Inde, environ 37 pour cent des femmes mariées ou qui l’ont été sont ou ont été victimes de violence conjugale.

La violence domestique au cours de la grossesse est une cause de mortalité infantile importante. Bhuri Bibi en sait quelque chose. Des recherches montrent que dans ces circonstances, la probabilité de donner naissance à un bébé prématuré, de faible poids ou mort-né est plus élevée que la normale. Le quatrième objectif du Millénaire pour le développement vise à réduire de deux tiers, entre 1990 et 2015, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans.

Un nouveau rapport d’ONU Femmes qui sera publié le 10 mars 2014, Hearts & Minds: Women of India Speak (Le cœur et l'esprit : les Indiennes prennent la parole), permet de mieux comprendre cette problématique importante par la lecture de l’histoire de Bhuri Bibi et d’autres femmes.

Rejetées, mère et fille se battent pour survivre

Dans ce rapport, Bhuri Bibi évoque son passé. « Je ne le savais pas encore à ce moment, mais lorsqu’il a fini par m’abandonner, j’étais déjà enceinte. Je vivais chez ma mère quand ma fille est née, et cette fois, mon bébé a survécu, peut-être parce que je n’ai pas été battue et torturée au cours de cette grossesse », se dit-elle.

Bien que son mari et sa famille l’aient rejetée, ainsi que sa petite fille qui venait de naître, auprès de sa mère elle a pu trouver le soutien et les soins dont elle avait grand besoin. Mais alors qu’elle commençait à croire que sa vie allait enfin être différente, sa mère est décédée. Bhuri Bibi s’est retrouvée dans cette maison avec sa fille et ses frères. Ceux-ci ont tenté de l’obliger à partir en lui faisant subir de nouveaux actes de violence. Mais comme Bhuri Bibi refusait obstinément de quitter la maison, ses frères ont accepté de lui donner une petite place, ainsi qu’à sa fille.

« J’emmène ma fille partout où je vais, comme je ne fais confiance à personne... je ne la quitterai jamais des yeux, dit-elle. J’espère vraiment gagner assez d’argent pour nous construire une petite habitation où nous pourrons vivre en paix toutes les deux. »

Victimes de la violence domestique, Bhuri Bibi et sa fille sont particulièrement exposées à des difficultés sur le plan économique et dans le domaine de l’emploi. Leur avenir est incertain, mais l’instinct maternel protecteur de Bhuri Bibi les aidera beaucoup. Elle a beaucoup souffert de la violence domestique, dont l’impact sur la mortalité infantile n’a pu lui échapper, mais elle croit encore qu’un jour, l’avenir leur sourira, à elle et à sa fille. 

Réduire la mortalité infantile en Inde

En 2013, l’Inde occupait la 132e place sur 148 pays classés selon l’indice de l’inégalité entre les sexes du Rapport mondial sur le développement humain publié par le PNUD. La proportion de petites filles (le « child sex-ratio », soit le nombre de filles pour 1000 garçons de 0 à 6 ans) a rapidement baissé ces dernières années, ce qui signifie que les naissances de filles se font plus rares. D’après le recensement de 2011, le rapport est passé de 927 filles pour 1000 garçons en 2001 à 919 filles pour 1000 garçons en 2011.

En Inde, comme dans plusieurs autres pays d’Asie, l’infanticide féminin et la préférence accordée aux garçons s’expliquent par des croyances religieuses profondément ancrées dans une culture patriarcale. Ils y sont largement répandus depuis des siècles. D’après une étude réalisée par le Centre international de recherche sur les femmes et le Bureau régional Asie Pacifique du FNUAP, « la société et la famille exercent une pression intense sur les femmes pour qu’elles donnent naissance à un fils, et celles qui n’y parviennent pas sont souvent menacées de violence ou d’abandon par leur mari, et ces menaces sont mises à exécution. » En outre, cette étude affirme que depuis le milieu des années 1980, l’avènement de la technologie de diagnostic prénatal a facilité la sélection du sexe avant la naissance par le recours à des avortements sélectifs en fonction du sexe du bébé.

« En Inde, ONU Femmes combat la violence domestique et la préférence accordée aux garçons en collaborant avec des représentantes élues et d’autres femmes dans des villages de cinq États. Nous les encourageons à parler de leurs préoccupations et à participer plus activement à la prise de décisions à l’échelle locale grâce aux panchayats (conseils de village) et aux gram sabhas (assemblées villageoises) », explique Rebecca Reichmann Tavares, Représentante du Bureau d’ONU Femmes pour l’Inde, le Bhoutan, les Maldives et le Sri Lanka.

Entre 2011 et 2013, ONU Femmes a formé 800 incitatrices qui encouragent les autres femmes à participer à des assemblées spéciales destinées exclusivement aux femmes, les mahila sabhas. Elles y parlent de la violence domestique et d’autres problèmes de société tels que l’alcoolisme, la présélection du sexe des enfants motivée par la dot ou le mariage d’enfants. Au cours de la même période, 6 millions de femmes ont participé à 1172 Gram Sabhas, 5163 ward sabhas et 3179 mahila sabhas (des assemblées de femmes organisées à différents niveaux à l’échelle locale).